Les manuels scolaires font débuter « l’histoire contemporaine » en 1789. Dans ce cadre très conformiste, l’historien anglais Eric J. Hobsbawn fait preuve d’originalité en subdivisant en six parties inégales les temps dits contemporains.
Le « long XIXe siècle (1789 – 1914) » commence par une ère des Révolutions (jusqu’en 1848). Vient ensuite une ère du Capital (1848 – 1874). Le capitalisme sort déjà vainqueur de la période révolutionnaire précédente. Le phénomène se reproduit aujourd’hui, après les révolutions de type fasciste (abattues de l’extérieur) et les révolutions de type communiste (décomposées de l’intérieur).
La phase 1874 – 1914 mérite-t-elle l’appellation d’« ère des empires » ? Oui en partie, s’il s’agit des empires coloniaux, vastes ensembles reflétant le « règne de la quantité » (René Guénon) et n’ayant aucun rapport avec l’impérialité qualitative et organique de l’Europe des Habsbourg.
Certes, le colonialisme et l’impérialisme sont plus contagieux que jamais en ce dernier quart des années 1800. Ne voit-on pas la Belgique s’offrir le Congo, colonie 80 fois plus étendue que sa métropole ?
Toutefois, l’empire hispanique d’Amérique du Sud est démantelé depuis longtemps. Il faut par ailleurs attendre 1974 pour voir l’empire portugais définitivement réduit en cendres. Les limites de la cyclologie de Hobsbawn commencent à apparaître.
Le volumineux ouvrage consacré au « court XXe siècle » n’est évidemment pas sans valeur. Parmi les tendances les plus récentes, Hobsbawn épingle judicieusement l’effondrement du pseudo-modèle stato-national par le haut (apparition d’entités politiques supra-nationales) et par le bas (renouveau des régionalismes).
S’il s’agit d’un « âge des extrêmes », c’est dans la mesure où la partie médiane du « siècle » (1945 – 1973) est prise en sandwich entre une « ère des catastrophes » (1914 – 1945) et des « décennies de crise » (1973 – 1991), dont le potentiel cataclysmique pourrait se révéler meurtrier si l’humanité ne résout pas ses problèmes démographiques et écologiques.
Tout cela témoigne d’une démarche intellectuelle digne d’éloges sans effacer pour autant un étonnement vraiment naïf devant l’alliance du capitalisme et du communisme « contre l’ennemi commun » (titre d’un sous-chapitre). L’ennemi ainsi désigné est bien sûr « le fascisme et ses mouvements autoritaires satellites » : volet particulièrement flou d’une typologie politique contestable, qui méconnaît la « démonie de l’économie » (Julius Evola), matrice commune aux systèmes victorieux de Yalta.
Comment ne pas approuver l’auteur quand il cite « la guerre totale » au début de l’énumération des « catastrophes » ? Mais comment résister à la tentation de lui rappeler les racines de cette « guerre totale » ? Enfouies dans le plus profond et le plus « stupide » XIXe siècle – ce vieux réactionnaire de Léon Daudet n’a pas toujours tort -, ces racines sont, d’une part l’essor technico-industriel lui-même lié à l’arrogance du capitalisme post-quarante-huitard, d’autre part la conscription obligatoire, qui postule chez tout un chacun un psychisme de guerrier, et qui est sans doute la mesure la plus imbécile de l’égalitarisme moderne pourtant fertile en aberrations de toutes sortes.
Eric J. Hobsbawn utilise l’expression « âge d’or » dans son sens littéraire et on ne saurait lui en faire grief, pas plus qu’à un historien hongrois du football qui parlerait des années Puskas comme d’un « âge d’or » sportif. Mais là où le fond du gouffre conformiste est touché, c’est lorsque Hobsbawn reprend à son compte la thèse des « Trente Glorieuses » de Fourastié. Elle devient vraiment nauséabonde, cette tarte à la crème qui n’excite que l’appétit des matérialistes les plus grossiers. Il faut être maladivement obsédé par le progrès technologique, morbidement fasciné par le mythe du plein emploi et pathologiquement obnubilé par la libération des mœurs pour voir dans le cycle 1945 – 1973 un golden age, une période dorée, alors que la France s’enlise en Indochine, puis s’embourbe en Algérie (jusqu’en 1954 et 1962), que la Belgique est secouée par les tensions linguistiques (affaires des Fourons en 1963 et de Louvain en 1968), que la péninsule Ibérique est soumise à la contre-révolution, cette « impasse intellectuelle majeure » (Rodolphe Badinand) – rappelons que Franco est mort en 1975 -, et que la Grèce connaît le régime des colonels dont Costa-Gavras fait la satire en 1969 (film Z).
Eric J. Hobsbawn décèle de temps à autre quelque chose d’« anormal » dans cette prospérité d’après 1945. En réalité, ce cycle 1945-1973 n’est pas « anormal ». Il est tout simplement fictif. Il résulte d’une sélection des événements elle-même dictée par une politique de l’autruche. C’est Baudouin Ier prononçant son discours inaugural de l’Exposition de Bruxelles (1958) et se cachant le visage derrière les boules de l’Atomium pour ne pas voir monter la colère noire de ceux-là mêmes qui, trois ans auparavant, l’avaient accueilli comme un bwana kitoko (beau seigneur).
L’Histoire ne serait-elle donc qu’un labyrinthe émaillé de « perpétuels inattendus », comme le pense notre ami Venner ? L’historien est-il condamné à tomber des nues chaque fois qu’il observe une alchimie à rebours comme, par exemple, celle qui mène des espoirs illuministes de 1770 vers l’emballement de la guillotine et la sinistre cavalcade napoléonienne ?
Eric J. Hobsbawn ne se laisse pas abuser par la brève flambée pacifiste autour de 1925. Il n’est pas loin de partager le point de vue de notre excellent ami Rodolphe Badinand, pour qui les deux guerres mondiales ne sont qu’un seul et même conflit, « une nouvelle Guerre de Trente Ans ».
Hobsbawn a raison de n’accorder qu’une valeur conventionnelle au siècle de cent ans. Mais rallonger ou raccourcir celui-ci, c’est encore lui faire trop d’honneur. Le véritable bloc historique est le cycle 1821 – 1991 scandé par cinq conjonctions de planètes lentes (Uranus, Neptune et Pluton). Si une analogie peut être repérée, c’est entre ce cycle et la période 1307 – 1476. La phase intermédiaire (1480 – 1820) ne présente que trois conjonctions. Ma modeste prétention se limite à proposer une piste de recherche tenant compte de ce que j’ai appelé la « cosmo-histoire ».
Saturne est une planète relativement moins lente que les transsaturniennes. Voici les divers cycles de révolution circumsolaire :
— Saturne : 29 ans.
— Uranus : 84 ans (à peu près le triple de l’année saturnienne).
— Neptune : 168 ans (le double de l’année uranienne).
— Pluton : 252 ans (le triple de l’année uranienne).
La troublante harmonie de la grande horloge astronomique ne perturbe guère les historiens, quelle que soit leur idéologie de référence, et même pour des périodes courtes.
Ainsi le cycle conjonctionnel Saturne – Uranus (46 ans) n’est-il jamais pris en considération, alors que s’y trouve en germe une sérieuse remise en question du mythe des « Trente Glorieuses ».
Entre 1942 (entrée en guerre effective des États-Unis) et 1965 (milieu du cycle où Uranus et Neptune arrivent en opposition, intensification des bombardements américains au Vietnam), s’écoulent 23 ans marqués par la diffusion de l’american way of life en Europe. Ce sont à la rigueur 23 « Glorieuses », mais la « gloire » est l’apanage de l’américanisme. Les 23 années suivantes (jusqu’en 1988) voient se multiplier les indices d’une Amérique envahie par la mauvaise conscience : braves hippies sur fond de vilaine affaire du Watergate, révoltes étudiantes, perception de l’homo americanus comme « unidimensionnel », critique marcusienne côtoyant le refus évolien de la « démonie de l’économie ». En mai 1968, sur les murs de certaines universités italiennes, s’affichent des inscriptions du genre : Viva Evola ! Abasso Marcuse ! Dans les années 1980, les États-Unis reconquièrent leur prestige (Saturne et Uranus se rapprochent à nouveau) aux yeux d’une jeunesse majoritairement plus sensible à la réussite matérielle qu’au pouvoir de l’imagination.
Il n’y a donc pas plus de golden sixties que de cheveux sur le crâne d’un chauve, pas plus de « trente glorieuses » que « de beurre dans le placard », comme écrivait Louis Pauwels.
Certes, dans les deux ou trois décennies d’après-guerre, d’honnêtes fils de paysans installés dans les villes ont pu conquérir des « situations » faisant pâlir de jalousie leurs cogénérationnaires restés attachés à la glèbe des campagnes. Ils ont parfois fait fortune, et celle-ci les a tellement enivrés qu’ils en ont oublié les affres de leur déracinement. Certains se sont fructueusement lancés dans la spéculation immobilière et, la longévité aidant, ils ont fait de bonnes affaires. Car s’il y a « Trente Glorieuses », ce sont peut-être celles de la croissance exponentielle de l’immobilier (1980 – 2010). Mais ces exemples de bon fonctionnement de « l’ascenseur social » sont loin de tendre vers la généralité. Ils existent néanmoins, et votre serviteur leur doit partiellement d’avoir financièrement survécu jusqu’à présent, après avoir envoyé promener quelques-uns de ses employeurs !
J’espère que le lecteur me pardonnera cette petite touche autobiographique dans une recension d’un livre d’historien qu’il est temps de conclure. Accordons à Eric J. Hobsbawn les mentions qu’il mérite pour avoir constaté la surpuissance du capitalisme, qui tire les marrons de tous les feux révolutionnaires, l’unité des deux guerres mondiales du XXe siècle, l’impérative nécessité de stabiliser la démographie mondiale autour des dix milliards d’habitants (prolifération déjà absurde et grotesque en soi), et la crise de l’État national, pseudo-modèle voué à disparaître à l’horizon du proche avenir.
Daniel Cologne
• Eric J. Hobsbawn, L’Âge des Extrêmes. Le court XXe siècle (1914 – 1991), Éditions Complexe, 1999 et 2003, paru en anglais en 1994.