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Léopold Ier de Saxe-Cobourg-Gotha. Aux origines de la dynastie belge (1831) par Daniel COLOGNE

18 juillet 2010

Beaucoup de clichés et d’idées reçues accompagnent l’évocation de la famille de Saxe-Cobourg-Gotha, dans son ensemble ou pour chacun de ses membres pris individuellement. Le recul manque pour évaluer le rôle d’Albert II (né en 1934 et intronisé en 1993). Son frère et prédécesseur Baudouin Ier (1930 – 1993) reste prisonnier de la tonalité moralisatrice qu’il a voulu imprimer à son règne de 42 ans. Pour leur père Léopold III (1901 – 1983), l’historien trébuche immanquablement sur la même pierre d’achoppement : l’attitude de ce souverain contesté pendant l’occupation allemande.

Durant le court interrègne d’après-guerre (1944 – 1950) le prince régent Charles «  confie la politique étrangère au gouvernement » (1). Il rompt ainsi avec une tradition faisant des affaires extérieures « le domaine privé de Sa Majesté » (p. 96). Corollairement, les débuts de la construction européenne, et notamment son stade embryonnaire que constitue le Bénélux (1948), sont associés à des politiciens comme Paul-Henri Spaak. Il serait faux d’extrapoler en n’accordant aux monarques du « plat pays » aucune vision internationale et en leur déniant toute possession d’une certaine idée de l’Europe.

Le projet géopolitique d’Albert Ier

Intronisé en 1909, Albert Ier (1875 – 1934) détient une réelle intelligence géopolitique, par delà l’image restrictive de « roi-soldat » ou « roi-chevalier » que conserve la mémoire collective. Il désapprouve dans le traité de Versailles (1919) l’arrogance des vainqueurs, « l’ignorance et l’égoïsme des Big Three » (p. 119). Il range la France aux côtés des puissances thalassocratiques anglo-saxonnes (U.S.A., Grande-Bretagne). Lorsque le revanchisme hitlérien rend l’Allemagne à son tour menaçante, Albert Ier milite en faveur d’une confédération européenne des petites monarchies : Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Norvège, Suède. Dès 1926 s’esquisse le rapprochement belgo-scandinave par le mariage du futur Léopold III avec la princesse suédoise Astrid. Pour défendre les intérêts des petits pays d’Europe contre leurs grands voisins (Grande-Bretagne, France, Allemagne), Albert Ier préconise une sorte d’union européenne ante litteram réservée aux royaumes de dimension et de population réduites.

Plus en amont dans le cours de l’histoire, Léopold II (1835 – 1909) dresse sa haute stature de bâtisseur et de colonisateur du Congo. Toutefois, quelques grandioses réalisations sont antérieures à sa montée sur le trône (1865) : rénovations urbaines (le voûtement de la Senne), chefs-d’œuvre architecturaux (l’église royale Sainte-Marie), institutions de première importance (l’université de Bruxelles). En matière coloniale, Léopold II ne fait que poursuivre le rêve de son père Léopold Ier. Ce dernier ambitionne pour la Belgique une colonie dans des régions aussi diverses que l’Égypte, le Guatemala, les Nouvelles-Hébrides, la Sénégambie, les îles Salomon et la Nouvelle-Calédonie.

Une famille européenne

Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha naît le 16 décembre 1790. Il reçoit une formation militaire qui lui permet notamment de servir dans l’armée russe et de se battre contre Napoléon Ier en 1814. En 1816, il épouse Charlotte, fille de Georges IV, roi d’Angleterre. Il introduit de nombreux membres de sa famille dans toutes les cours d’Europe. Ses sœurs Julia et Victoire épousent respectivement Constantin, frère du tsar, et le duc de Kent, qui donne naissance à la future reine Victoria. Le neveu de Léopold Ier se marie avec la reine du Portugal (2). Sa fille Charlotte épouse le Habsbourg d’Autriche Maximilien.

Après l’aventure napoléonienne, le Congrès de Vienne (1815) impose un unique royaume des Pays-Bas. La révolution de 1830 met fin à cette situation. Un Congrès national est constitué. C’est une sorte de parlement qui proclame l’indépendance de la Belgique le 18 novembre 1830. Comme le chante l’hymne national du nouvel État, « le Belge sort du tombeau après des siècles d’esclavage ». Les courtes occupations néerlandaise et française ont en effet succédé à de plus longues périodes de domination bourguignonne, espagnole et autrichienne.

Désireux de ne pas froisser les grandes puissances de l’époque (empires russe et autrichien, monarchies prussienne et britannique), le Congrès renonce à proclamer le république et se met à la recherche d’un souverain. Son choix se porte sur Léopold (3). Déjà quadragénaire, il prête serment le 21 juillet 1831. Cette date est aujourd’hui celle de la fête nationale belge. Sous le nom de Léopold Ier, le monarque inaugural de la jeune Belgique entame un règne de 34 ans dont une des préoccupations majeures est de juguler les ambitions annexionnistes de la France.

L’arme diplomatique favorite de Léopold demeure le mariage. Quinze ans après le décès de sa première femme Charlotte en 1817, il épouse en secondes noces Louise-Marie d’Orléans, fille de Louis-Philippe (1832). Ce mariage de raison contraste avec la passion romantique et enflammée qu’inspire la princesse de France, devenue reine des Belges, au poète Gérard de Nerval, de passage à Bruxelles en 1836.

Fidèle jusqu’à sa mort à ses convictions protestantes, Léopold Ier s’engage néanmoins à dispenser une éducation catholique aux enfants issus de son mariage avec Louise-Marie d’Orléans. Ses rapports avec la papauté sont excellents. Un poste de nonce apostolique est créé à Bruxelles. L’un de ses titulaires est le futur pape Léon XIII. Face à l’église Notre-Dame du Sablon, on peut voir sa maison, aujourd’hui occupée par des antiquaires, et dont la façade est ornée d’une plaque commémorative. Réciproquement, la Belgique possède des ambassadeurs auprès du Saint-Siège. L’un l’entre eux, le prince de Caramand-Chimay, demande dès 1832 la révision du procès des Templiers.

Un roi défenseur des patries charnelles

La France peut compter en Belgique sur une classe dominante francophile, une bourgeoisie qui n’hésite pas à imposer le français comme langue officielle, même en territoire flamand. Une réaction se produit. C’est la naissance du mouvement identitaire flamand, notamment personnifié par l’écrivain Hendrik Conscience. Léopold Ier soutient ce mouvement par de multiples initiatives culturelles. Le premier roi des Belges illustre donc ces trois niveaux de patriotisme dont la ccexistence devrait assurer l’équilibre des États modernes. Créateur de la patrie historique que constitue la Belgique, porteur d’une vision de l’Europe comme patrie idéale à travers l’internationale de la noblesse de cour, il sait aussi se montrer sensible à la patrie charnelle, que l’on aurait peut-être avantage à nommer dans ce cas-ci patrie affective. C’est en effet par la médiation romantique de la culture et du statut privilégié de l’écrivain, du poète ou de l’artiste, que s’exprime le premier mouvement flamand d’avant 1857, encore exempt de revendication politique. C’est d’ailleurs en proportion de leur perspective culturelle et de leur relatif apolitisme que Léopold Ier accorde son soutien à Conscience et à ses émules. Il se montre beaucoup plus réservé à l’égard du Meeting d’Anvers, premier parti politique « flamingant », préfiguration de l’actuel Vlaams Blok également en position de force dans la grande cité portuaire.

Après l’instauration du Second Empire (1851), de nombreux intellectuels français s’exilent en Belgique et y déclarent à distance la guerre à Napoléon III. Dans ses deux logements successifs de la Grand’Place de Bruxelles, Victor Hugo peaufine son arsenal contre « Napoléon le Petit » et prépare l’argumentaire de ses Châtiments. Arrivé en Belgique pour la première fois comme écrivain du tourisme (1837), Hugo fait au total deux séjours (1851 – 1852 et 1870 – 1871) à Bruxelles et quatorze voyages dans toutes les villes et régions de Flandre et de Wallonie. Il prononce des conférences sur le thème des « États-Unis d’Europe ». Il se lie d’amitié avec le peintre dinantais Antoine Wiertz (1806 – 1865), auteur d’une étrange prophétie à propos de Bruxelles.

Au pied du Parlement européen de Bruxelles, dans un des rares pâtés de maisons épargnés par les bulldozers et les expropriations, on peut visiter aujourd’hui le musée Wiertz. La demeure a été habitée par le peintre, mais aussi par Hendrik Conscience. On y voit de gigantesques compositions picturales mettant en scène des mythes païens ou des épisodes bibliques (La Chute des Anges). À côté de ces toiles flamboyantes et quelque peu mégalomanes, figurent des ceuvres plus petites où s’exprime l’obsession de la mort (L’Inhumation précipitée), mais aussi le répertoire des personnages hugoliens (Esméralda, Quasimodo). Revenu ulcéré de France après le fiasco de son exposition de 1839, Wiertz en a peut-être conçu une haine farouche à l’égard de Paris. Cet artiste orgueilleux, qui voulait « être Rubens ou rien » (de même que Victor Hugo souhaitait devenir « Chateaubriand ou rien ») n’a sans doute jamais senti se refermer la blessure de son échec parisien. Toujours est que, maniant sa plume avec autant de talent que le pinceau, il a laissé un texte prophétique où Paris n’est plus qu’une « ville de province » en regard de Bruxelles érigée en capitale européenne et mondiale.

Bruxelles, capitale européenne

Mort la même année que Léopold Ier, Wiertz annonce certaines réalisations mégalomanes du règne suivant : les Arcades du Cinquantenaire (1880), le palais de justice (1879), la basilique du Sacré-Cœur de Koekelberg à la place de laquelle Léopold II, sillonnant Bruxelles dans les années 1860, rêve d’abord d’un panthéon à la gréco-romaine, puis d’une cathédrale gothique idéale selon les plans de Viollet-le-Duc. Ce même Viol let-le-Duc inspire, avec Victor Hugo, la restauration de la Grand’Place de Bruxelles, et se fait statufier sur les toits de Notre-Dame de Paris, tournant le dos à la ville et saluant le sommet des tours en toute modestie. Peut-être y a-t-il, dans les deux premiers maillons de la dynastie belge, une préfiguration de l’importance européenne de Bruxelles, de sa dimension internationale non dénuée d’ambiguïté, symbolisant parfois l’arrogance de la mondialisation capitaliste ?

La famille de Saxe-Cobourg-Gotha règne de façon continue sur la Belgique, mais aussi de manière épisodique sur d’autres pays d’Europe. Marie-José, fille d’Albert Ier, épouse en 1930 Umberto II de Savoie, qui sera le dernier roi d’Italie. Joséphine-Charlotte, fille de Léopold III, devient en 1953 grande-duchesse du Luxembourg par son mariage avec Jean de Nassau-Weilburg. Léopold Ier lui-même est pressenti pour devenir roi de Grèce, mais il refuse la couronne grecque le 21 mars 1830 (4). Victoria d’Angleterre, rappelons-le, est sa nièce. La vocation européenne des Saxe-Cobourg-Gotha est donc incontestable. Elle prend racine dans le règne du « roi marieur » (p. 13), ce souverain stable qui, malgré son ultra-libérasme économique, se maintient par delà la tourmente sociale de 1848, ce fondateur d’une dynastie dont l’arbre généalogique épouse les contours de notre continent et étend sa luxuriante ramure des îles britanniques aux montagnes d’Autriche, de la vaste plaine russe aux rivages lusitaniens de l’Atlantique.

Daniel Cologne

Notes

1 : Mark van den Wijngaart, Lieve Beullens et Dana Brants, Pouvoir et Monarchie. La Belgique et ses rois, Bruxelles, Éditions Luc Pire, 2002,        p. 146. Les citations suivies d’un numéro de page sont extraites de ce livre.

2 : Ce mariage provoque la crise migueliste. Le miguelisme est l’équivalent portugais du légitimisme français et du carlisme espagnol.

3 : Le candidat initial était le duc de Nemours, fils de Louis-Philippe. Les révolutionnaires belges renoncèrent finalement à ce premier choix trop ouvertement pre français pour ne pas effaroucher leurs voisins européens encore sous le choc de l’aventure napoléonienne.

4 : Dans la péninsule de Balkans, on peut aussi noter la présence des Saxe-Cobourg-Gotha en Bulgarie, dont le Premier ministre actuel n’est autre que Siméon II d’ailleurs appelé « Cobourgski » par les Bulgares.

Bibliographie

• Georges-Henri Dumont, Histoire de Belgique, Bruxelles, Éditions du Cri, 1994.

• Idem, La dynastie belge, Bruxelles, Éditions Jean-Marie Collet, 1998.

• Catherine Lucas, Construire avec de l’argent noir. La folie des grandeurs de Léopold II, Bruxelles, Éditions Luc Pire, 2002.

• Paul de Saint-Hilaire, La Belgique mystérieuse, Bruxelles, Éditions Rossel, 1979.

• Idem, Histoire secrète de Bruxelles, Bruxelles, Éditions Rossel, 1981.

• Jean Stengers, Le Grand siècle du sentiment national belge (1830 – 1918), Bruxelles, Éditions Racine, 2002

• Paru dans L’Esprit européen, n° 12, été 2004.

Royauté et Normandie par Maximilien MALIROIS

26 décembre 2009

Dans cette brochure, le président du Mouvement Normand réfléchit sur la monarchie française et ses conséquences en Normandie. Il ne s’agit ni d’un plaidoyer royaliste, ni d’une dithyrambe républicaine. Comme il le note en préface, « apprécier – au sens de reconnaître la valeur – l’Ancien Régime ne m’empêche en rien de regarder ces siècles si riches d’événements, heureux ou malheureux, au travers du prisme normand qui est ma référence suprême ».

Bien que regrettant l’annexion de 1204, Didier Patte estime que « la Monarchie, c’est une continuité. Elle intègre le temps dans ses heurs et malheurs. Et si la Normandie eut à souffrir – comme d’autres provinces – du centralisme grandissant de la Monarchie, elle ne perdit jamais, sous les rois, ses particularismes et son identité. Au fond, les rois avaient compris que toute uniformisation est un appauvrissement, toute rupture avec le passé une perte d’identité. Avec la Monarchie, diversité était richesse, évolution était sagesse ». Il développe cette analyse en prenant l’exemple du Parlement de Normandie qui « juge “ au nom du Roi ”, selon la coutume et les usages de Normandie, applique la charte aux Normands, mais […qui] est devenu une partie de l’autorité royale ». Cependant, ce parlement comme les autres parlements du royaume se croît capable de s’opposer à l’autorité royale et s’imagine être un « quatrième ordre » alors qu’ils ne tiennent leur pouvoir judiciaire que par une délégation du souverain. Didier Patte estime que « les Parlements ont défendu les libertés provinciales, mais ils n’étaient pas les représentants qualifiés des provinces : ce rôle était réservé aux États… Ces derniers n’étaient pas réunis, c’est vrai ». La remarque est inexacte, car la fréquence de réunion des États dépend de la province. Les puissants États du Languedoc se réunissaient souvent et défiaient couramment l’intendant !

L’auteur s’interroge enfin sur « Régionalisme et nationalité : quelle légitimité ? » Son propos ne manque pas de pertinence. « Nos aïeux étaient des Normands, des Bretons, des Provençaux ou des Alsaciens, appartenant au Royaume de France dont le souverain était l’incarnation même de son unité… Ils sont devenus citoyens d’un État-nation, dont le souverain était le peuple lui-même… Puis, aujourd’hui, nous, leurs descendants, ne savons plus si nous sommes plus des citoyens européens que des citoyens français à la nationalité galvaudée. La seule certitude étant que nous sommes chacun des numéros matricules de la Sécurité sociale française, en attendant que la protection sociale ne devienne effectivement européenne. Il faut avouer que tout cela n’a pas la même saveur et ne permet plus une parfaite identification. Est-il donc si étonnant que, resurgissant des profondeurs de nos êtres, on redécouvre la nécessité de se définir comme Normands, Corses ou Savoyards, puisque Français signifie moins et que l’identité européenne n’est pas encore fixée ? » Une interrogation légitime que nous partageons.

Maximilien Malirois

• Didier Patte, De l’héritage monarchique. Quelques réflexions sur un système dans lequel la Normandie a vécu plus de huit siècles…, Les Éditions de L’Esnèque, coll. « Dits es-normands », 2003, 32 p., 5 €. (Les Éditions de L’Esnèque, 13, rue de gré, F-78580 Maule, Île-de-France ou O.D.I.N., Le Gab, Les Bruyères, F-27290 Écaquelon, Normandie).

• Paru dans L’Esprit européen, n° 12, été 2004.

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