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Un siècle d’arts plastiques en Belgique par Daniel COLOGNE

22 août 2010

Dans un volumineux livre de cinq cents pages à l’iconographie abondante, Serge Goyens de Heusch rassemble des notices consacrées à deux cents peintres et sculpteurs belges contemporains (1).

Historien de l’art et propriétaire de la galerie Armorial sise place du Sablon, à Bruxelles, non loin d’une des plus belles églises gothiques de la ville, Serge Goyens de Heusch met surtout en valeur les artistes dont il a compilé les œuvres, depuis 1960, dans une opulente collection personnelle.

Cela explique la curieuse disproportion entre les notices relativement courtes abordant Magritte (° 1898) ou Delvaux (° 1897) et celles étonnamment longues traitant de peintres peu connus, comme Gaston Bertrand (° 1909).

En la personne de Louis Van Lint (° 1908), Serge Goyens de Heusch salue un maître dont il faut pourtant admettre qu’il ne fait pas l’unanimité dans la critique postérieure à 1945.

Stéphane Rey (2) émet d’abord sur Van Lint un avis très négatif : « La sclérose de cet art saute aux yeux » (3), avant d’épingler huit ans plus tard « la distinction de son coloris, la gravité sans lourdeur de sa pensée » (4).

Dans l’entretien télévisé qu’il accorde à une grande chaîne belge, peu après la parution de son livre (5), Serge Goyens de Heusch reconnaît que la grosse lacune de sa compilation est l’absence des expressionnistes (surtout flamands) de l’« école de Laethem – Saint-Martin » (6).

Le monumental ouvrage de Serge Goyens de Heusch permet sans doute à certains créateurs de sortir d’une injuste méconnaissance, voire d’un illégitime oubli. Il n’en reste pas moins que, jusque dans la seconde moitié du XXe siècle, un courant pictural comme celui de l’« abstraction lyrique », c’est-à-dire la meilleure part de l’art non-figuratif trop souvent synonyme de « défiguration », est largement redevable de sa percée aux recherches effectuées, à partir de 1910, par les dépositaires d’une « particulière aptitude à considérer le monde sensible comme signe et témoignage d’une réalité plus importante » (7).

Daniel Cologne

Notes

1 : Serge Goyens de Heusch, L’Art belge au XXe siècle, Bruxelles, Éditions Racines, 2006.

2 : Stéphane Rey est le pseudonyme sous lequel Thomas Owen (né en 1910), auteur de romans policiers et de contes fantastiques, exerça son activité de critique d’art.
3 : Le Phare – Dimanche, 7 novembre 1954.

4 : Idem, 25 novembre 1962.

5 : Face à face, R.T.L. – T.V.I., 6 février 2007.

6 : Sint-Martens – Latem est un village des bords de la Lys, près de Gand. Une soixantaine de maisons y ont été habitées ou fréquentées par environ cinquante artistes et quarante écrivains.

7 : Guide littéraire de la Belgique, de la Hollande et du Luxembourg, Paris, hachette, 1972, p. 173.

Rodin – Matisse : le passage du témoin par Pierre LE VIGAN

1 août 2010

Entre Auguste Rodin (1840 – 1917) et Henri Matisse (1869 – 1952), il y a la différence d’une génération et surtout d’une époque. L’un meurt pendant le Grande Guerre, l’autre après la Seconde Guerre mondiale. Tout un monde les sépare et notamment toute une évolution de l’art. Mais si les deux artistes se sont peu rencontrés et n’ont jamais été amis (ils se voient pour la première fois en 1899), les liens entre eux ne sont pas minces. Plusieurs des professeurs de Matisse furent des proches ou des élèves de Rodin. C’est pourquoi l’exposition Matisse et Rodin du Musée Rodin de Paris est fort bienvenue.

Rodin fut avant tout sculpteur, ses dessins, fort gracieux parfois, sont des travaux d’inspiration et de préparation. Matisse est surtout connu par ses dessins et peintures, c’est un maître du fauvisme mais c’est aussi un sculpteur, ce que l’on retient moins de lui. L’idée de l’exposition n’est pas de tout comparer entre les deux artistes. Elle est de comparer le travail de sculpteur de Matisse et quelque uns de ses dessins avec le travail de dessinateur et de sculpteur de Rodin.

Les deux artistes voyaient le dessin comme un art à part entière à côté de la sculpture et de la peinture, et jamais seulement comme un travail de simple esquisse préparatoire. Rodin pratique un dessin épuré sans anecdotes, novateur en cela par rapport à l’esprit du temps (Rodin, Femme nue étendue sur le coté, crayon graphite et aquarelle sur papier, 1898 – 1908). Son style séduit Matisse. Mais ce n’est pas réciproque. Rodin trouve les dessins de Matisse pas assez « pignochés », c’est-à-dire pas assez soignés, trop « enlevés » sans souci de bien les finir. Cela commençait mal. Mais Matisse fait son bonheur des sculptures de Rodin. Il les reprend au dessin, sensible non aux détails mais au mouvement, à la dynamique, à la synthèse générale des corps (Matisse, Nu debout. Bras couvrant le visage, encre sur papier, 1901 – 1903; Sans titre. Nu de dos, encre de Chine sur papier, 1906; Figure de dos au collier noir, lithographie, 1906). Un travail qui n’exclue pas parfois quelques maladresses (Nu debout. Étude, plume et encre de Chine sur papier, 1907-1908).

Pour les deux artistes, il n’y a de création possible que face à un modèle (Rodin épousera l’un des siens). « Je ne puis travailler qu’avec un modèle. La vue des formes humaines m’alimente et me réconforte » disait Rodin en 1912, au soir de sa vie. « Je dépends absolument de mon modèle que j’observe en liberté, et c’est ensuite que je me décide pour lui fixer la pose qui correspond le plus à son naturel », écrivait Henri Matisse en 1939.

Matisse se risque à la sculpture lui aussi avec Le Serf (1900 – 1903), précédé par une huile sur toile L’homme nu, Le Serf (1900), avec de grands aplats et des couleurs puissamment expressives. Comme Rodin, Matisse préfère le modelage à la taille directe. Rodin produit de plus en plus des sculptures – fragments de corps, qui sont néanmoins des œuvres à part entière. Rainer Maria Rilke remarquera : « [Dans] les statures sans bras de Rodin, il ne […] manque rien de nécessaire. On est devant elles comme devant un tout qui n’admet aucun complément. » (Sur Rodin, 1928).

De son côté, Matisse se libère du pur réalisme de l’œuvre achevée; il intègre volontairement les traces de son projet de sculpture, les essais, les défauts de coulage de la fonte, etc. Dans ses sculptures Nu de dos, aux nombreuses séries, Matisse essaie d’en arriver à une simplification géométrique (sculpture Nu de dos, 4e état, 1930). Cette simplification et cette libération des contraintes académiques se trouvent aussi dans les dessins de Matisse (Nu couché au visage incomplet, lithographie, 1925). Ce n’est que bien après la mort de Rodin que Matisse produira ses dessins les plus accomplis (Nu couché de dos, fusain sur papier, Nice, 20 mai 1935; Nu renversé et feuillage, fusain et estompe sur papier, Nice, février 1936).

En 1925, Henri Matisse rappelait que Gustave Moreau lui avait dit : « Vous allez simplifier la peinture ». Il n’est pas absolument certain que le verbe « simplifier » ait été approprié. Mais Rodin et Matisse ont rendu l’art plus élancé, plus dynamique et au fond plus vrai. Ce n’est pas rien.

Pierre Le Vigan

• Catalogue Matisse Rodin, Réunion des Musées nationaux, 160 p., 35 €.

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