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L’héritage d’Edgar-Pierre Jacobs par Daniel COLOGNE

1 août 2010

Depuis le décès du créateur de Blake et Mortimer, les deux aventuriers ont ressuscité sous l’inspiration, la plume et le crayon de plusieurs tandems : Verhoest-Cambier, Van Hamme-Benoit, Yves Sente et André Juillard.

Ces derniers ont publié récemment Les Sarcophages du Sixième Continent , dont le premier tome s’intitule  La Menace universelle. Très respectueux de l’héritage de Jacobs, l’album est influencé par le climat géopolitique d’aujourd’hui.

Le centre nerveux du terrorisme international est géographiquement déplacé en Inde et historiquement transposé dans les années 1950 de la Guerre froide et des révoltes indépendantistes des peuples colonisés.

L’album relate la préparation d’un attentat contre l’Exposition universelle de 1958 à Bruxelles. Les auteurs restituent à ce dernier événement sa légitime dimension prophétique par rapport au développement technologique actuel, dont l’accélération estompe parfois les lointaines origines.

Sente et Juillard renouent avec un procédé narratif qu’Hergé a lui-même fréquemment utilisé et grâce auquel Jacobs nous a  livré ses meilleurs albums: le diptyque (Le Mystère de la Grande Pyramide), le récit à deux ou plusieurs épisodes (Le Secret de l’Espadon).

Alors que Jacobs a crée Blake et Mortimer ex nihilo, Sente et Juillard donnent aux deux héros un passé, une généalogie, une épaisseur historique. Ils racontent comment l’officier et le savant se sont rencontrés, au temps de leur jeunesse, dans une Inde encore sous domination britannique. Cela nous vaut une brève mais sympathique évocation de Gandhi, ainsi qu’un surprenant portrait du jeune Mortimer qui s’insurge contre les préjugés colonisateurs de son milieu familial.

Mortimer étudiant est sensible au charme d’une ravissante Indienne et cet épisode inhabituel, tant chez Jacobs que chez Hergé, nous change un peu de la misogynie typique d’une certaine bande dessinée belge, où les femmes sont ravalées au rang de concierge, de domestique, d’épouse sachant bien cuisiner (dans le meilleur des cas), quand ce ne sont pas tout simplement des casse-pieds comme Bianca Castafiore ou la femme du général Alcazar !

Parfois transcendé, toujours respecté, l’héritage d’Edgar-Pierre Jacobs se retrouve encore dans l’utilisation du personnage maléfique et récurrent d’Olrik, dans l’interrogation sur la techno-science dans ses rapports avec l’humanisme (La Marque jaune), dans l’exploitation du filon ésotérique (L’Énigme de l’Atlantide), dans le questionnement sur la relation Occident – Orient.

À l’empereur indien ressuscité Ashoka (dont l’existence réelle remonte au IIIe siècle avant Jésus-Christ) s’applique le thème ésotérique universel du souverain caché et immortel : Huemac chez les Aztèques, Frédéric Barberousse dans la tradition germanique, l’Arthur celtique endormi dans son île d’Avallon.

« Au-dessus de la Science, il y a l’Homme ». Telle est la conclusion de Blake dans La Marque jaune. Les Sarcophages du Septième Continent offrent, comme exemple d’investigation scientifique au service de l’humanité, la quête des richesses de l’Antarctique et de son sous-sol, la recherche des trésors enfouis dans la mythique Terra australis des utopistes, qu’un chanteur nomme à juste titre « le Paradis blanc ». Les forces de la lumière et des ténèbres s’y affrontent sous la forme de deux bases : l’une européenne, guidée par l’idéal de la connaissance; l’autre indienne révolutionnaire, mue par l’appétit de pouvoir, où des savants fous expérimentent un appareil en forme de sarcophage miniature capable de capter les ondes électromagnétiques du cerveau humain.

Telle était aussi l’ambition du professeur Septimus, alors que son ténébreux collègue Miloch voulait créer une machine à remonter ou à anticiper le temps (Le Piège diabolique). Avec Sente et Juillard, Edgar-Pierre Jacobs s’est découvert de talentueux et fidèles continuateurs.

Daniel Cologne

• Yves Sente et André Juillard,  Les Sarcophages du Sixième Continent : La Menace universelle, Éditions Blake-et-Mortimer, Bruxelles, 2003, 56 p., 12,60 €.

• Paru dans L’Esprit européen, n° 12, été 2004.

La bande dessinée : un genre littéraire ? par Daniel COLOGNE

2 mai 2010

Dès janvier 2007, le magazine belge Lire (supplément mensuel de l’hebdomadaire Le Vif – L’Express) a semé la première graine d’une floraison attendue : la gerbe d’articles, de livres et de numéros spéciaux consacrés au centenaire d’Hergé (Hergé : les secrets d’une œuvre). Mais plutôt qu’une révélation de mystères, c’est la confirmation d’une évidence qui interpelle dès l’éditorial (Hergé écrivain) et qui permet de conclure que le créateur de Tintin « est à ranger parmi les grands écrivains belges ».

Hergé est certes un « fou d’enfance » dans la lignée d’Arthur Rimbaud. Mais ne le sont-ils pas tout autant, les Claude Cuvelier, François Craenhals et Raymond Macherot ? Le premier envoie son adolescent androgyne baptisé Corentin dans un Orient des Mille et Une Nuits ou chez les Peaux-Rouges, après une révolte contre un oncle brutal et tyrannique, et non sans apprivoiser au passage le tigre Moloch et le gorille Belzébuth. Le second narre les aventures du jeune Teddy, de la petite Maggy et de leur âne Pom, petite famille peu ordinaire incorporée à la grande famille du cirque Tockburger et placée sous la protection du bon géant Tarass-Boulba. Quant au troisième, il nous fait revivre le charme des fables animalières récitées sur les estrades de nos classes d’école primaire.

« La ligne claire sert de cache à un univers tourmenté », écrit Benoît Peeters dans le numéro spécial de Lire. Rêves et cauchemars sont en effet, chez Hergé, des épisodes aussi récurrents que les aventures dans les îles au trésor ou les cryptes mystérieuses des châteaux. La bande dessinée et la chanson ne sont-elles décidément que des « para-littératures » ? Notons la synchronicité de l’influence surréaliste, sensible chez Hergé à partir des Cigares du Pharaon, où apparaît la première séquence onirique, présente à la même époque dans le répertoire du tout jeune Charles Trénet. Les planches qui survivent aux dessinateurs sont gravées dans nos mémoires tout comme les chansons « courent encore dans les rues longtemps après que les poètes ont disparu ». Bulles et couplets sont des fenêtres ouvertes sur la poésie, seul véritable « espace de liberté », comme disent les « progressistes », où les rêves peuvent s’échanger sans que, nécessairement, comme le chante Maurane, « les sangs se mélangent » et « passent les anges ».

Chez Claude Cuvelier comme chez Edgar Pierre Jacobs, dans les pérégrinations de Corentin comme les exploits du capitaine Blake et du professeur Mortimer, les bulles sont accompagnées de commentaires figurant en bas de case, dans un rectangle où le texte en petits caractères atteint un rare degré de maîtrise stylistique. Voilà de véritables œuvres, littérairement supérieures aux albums d’Hergé, me semble-t-il.

Certes, centenaire oblige, et l’on accorde en 2007 une légitime priorité aux albums narrant les voyages de Tintin. Mais Tintin est également, depuis 1946, un hebdomadaire où se sont regroupés les plus talentueux des représentants belges de ce qu’Hugo Pratt nomme « la littérature dessinée ». Craenhals envoie Teddy et Maggy rétablir, à la tête d’une principauté indienne, le jeune Indra au détriment de l’usurpateur Gopal. Faisant écho aux Bijoux de la Castafiore, album d’Hergé à la surprenante unité de lieu et dépourvu d’intrigue au sens classique du terme, chef d’œuvre « para-littéraire » contemporain du « Nouveau Roman », le cirque Tockburger fait route vers l’Andalousie pour y découvrir avec émerveillement les traditions gitanes (Le Secret du Baliback).

Indra et Corentin, ainsi que Hassan et Kaddour nés sous la plume et le crayon du pionnier Jacques Laudy, complètent la galerie d’enfants mis en scène par Hergé : le Chinois Tchang, le Péruvien Zorrino, l’Arabe Abdallah.

Le capricieux enfant de l’émir Ben Kalish Ezab (« Jus de réglisse » en dialecte bruxellois !) d’Au Pays de l’or noir, a priori moins sympathique que le petit frère trouvé sur les bords du Yang-Tsé-kiang (Le Lotus bleu) que l’innocente victime des odieux colons du Temple du Soleil, invite à s’interroger sur la vision hergéenne du monde arabo-musulman.

Le magazine Lire effleure trop discrètement le sujet. Passons sur la manière dont le capitaine Haddock aborde dans Coke en stock une femme voilée : « espèce de Fatima de Prisunic ». Mettons cela dans le plateau de la balance où se pèse également le commanditaire juif de l’expédition américaine dans L’Étoile mystérieuse.

Il est exact que Hergé ridiculise ses policiers jumeaux, et non la religion musulmane, lorsque les Dupond-Dupont oublient de se déchausser en entrant dans la mosquée du Crabe aux pinces d’or ou lorsqu’ils s’en vont botter les fesses des Bédouins en prière pour vérifier s’il s’agit, oui ou non, d’un mirage (Au Pays de l’or noir).

Lire glisse furtivement sur la scène des Cigares du Pharaon où Tintin vole au secours d’une jeune et jolie blonde. Il faut préciser que la victime est fouettée par un Arabe, que Tintin intervient à contretemps dans une séquence du film et que le tournage est dirigé par Rastapopoulos pour le compte de la société Cosmos Pictures.

Le film doit s’intituler Haine d’Arabe, mais ce titre est choisi par Rastapapoulos et ses acolytes. Hergé semble dénoncer, non pas une brutale misogynie imputable aux Arabes, mais le préjugé de l’universalisme anglo-saxon qui attribue à cette race une violence dirigée contre les femmes.

Peut-on reprocher à l’Hergé du Coke en stock de prêter à des Arabes le sinistre statut de négrier ? Non, parce qu’il se fait simplement l’écho d’une réalité historique et parce qu’on retrouve, à la tête de l’infâme trafic d’esclaves, le milliardaire apatride Rastapopoulos, le touche-à-tout qui avilit la profession d’armateur autant qu’il pollue la production cinématographique, bref la véritable cible d’Hergé, le génie du mal qui tire aussi les ficelles du commerce de la drogue dans Le Lotus bleu.

La fermeté du vieux Chinois, adversaire de l’impérialisme nippon et de l’Internationale des trafiquants, n’a d’égale que la générosité qui lui inspire d’adopter Tchang dans l’épilogue du Lotus bleu. À la fin du même album, l’implacable volonté de puissance de Mitsuhirato est compensée par la noblesse d’un suicide que Tintin commente avec une nuance d’admiration.

Fatalisme et naïveté cohabitent chez le Maharadjah de Rawajpoutalah tout comme cœxistent chez l’émir du Khemed le désir d’une justice expéditive, des colères démesurées, une touchante affection paternelle pour son coquin d’Abdallah, une inébranlable loyauté envers Tintin et Haddock, à qui il confie son fils dans la période difficile consécutive au coup d’État de Bab El Ehr (« Bavard » en dialecte bruxellois !).

Hergé s’amuse. Il se complaît dans le divertissement linguistique. Il appelle Omar ben Salaad le trafiquant qui cache de l’opium dans les boîtes de crabes et dont l’exécuteur des basses œuvres porte le prénom bien britannique d’Allan.

Jamais Hergé ne se moque de l’Arabie, pas même lorsque l’émir étale l’insuffisance de sa maîtrise du français écrit. Dans leur relation avec les musulmans, ce sont bien les Dupont-Dupond que Hergé ridiculise, comme il le fait dans les autres albums, ce qui lui vaut parfois le surnom d’« anarchiste rose ».

Signature du grand écrivain : Hergé reflète l’ethno-diversité du monde sans manichéisme sommaire, dans une perspective non-dualiste dont il semble avoir hérité dès 1935 lors de sa rencontre avec le véritable Tchang. La blancheur dominante des images de Tintin au Tibet symbolise une pureté dont la quête s’assimile souvent, chez cet artiste d’exception, à un regard tourné vers l’Asie. En Extrême-Orient, le blanc est la couleur du deuil. Hergé dépose au pied de l’Himalaya les ultimes et encombrants vestiges de son éducation petite-bourgeoise, mélange de catholicisme borné, d’étroitesse belgicaine, de tentation fasciste et de paternalisme colonial. Les grands créateurs reviennent de loin.

Daniel Cologne

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