L’héritage d’Edgar-Pierre Jacobs par Daniel COLOGNE
Depuis le décès du créateur de Blake et Mortimer, les deux aventuriers ont ressuscité sous l’inspiration, la plume et le crayon de plusieurs tandems : Verhoest-Cambier, Van Hamme-Benoit, Yves Sente et André Juillard.
Ces derniers ont publié récemment Les Sarcophages du Sixième Continent , dont le premier tome s’intitule La Menace universelle. Très respectueux de l’héritage de Jacobs, l’album est influencé par le climat géopolitique d’aujourd’hui.
Le centre nerveux du terrorisme international est géographiquement déplacé en Inde et historiquement transposé dans les années 1950 de la Guerre froide et des révoltes indépendantistes des peuples colonisés.
L’album relate la préparation d’un attentat contre l’Exposition universelle de 1958 à Bruxelles. Les auteurs restituent à ce dernier événement sa légitime dimension prophétique par rapport au développement technologique actuel, dont l’accélération estompe parfois les lointaines origines.
Sente et Juillard renouent avec un procédé narratif qu’Hergé a lui-même fréquemment utilisé et grâce auquel Jacobs nous a livré ses meilleurs albums: le diptyque (Le Mystère de la Grande Pyramide), le récit à deux ou plusieurs épisodes (Le Secret de l’Espadon).
Alors que Jacobs a crée Blake et Mortimer ex nihilo, Sente et Juillard donnent aux deux héros un passé, une généalogie, une épaisseur historique. Ils racontent comment l’officier et le savant se sont rencontrés, au temps de leur jeunesse, dans une Inde encore sous domination britannique. Cela nous vaut une brève mais sympathique évocation de Gandhi, ainsi qu’un surprenant portrait du jeune Mortimer qui s’insurge contre les préjugés colonisateurs de son milieu familial.
Mortimer étudiant est sensible au charme d’une ravissante Indienne et cet épisode inhabituel, tant chez Jacobs que chez Hergé, nous change un peu de la misogynie typique d’une certaine bande dessinée belge, où les femmes sont ravalées au rang de concierge, de domestique, d’épouse sachant bien cuisiner (dans le meilleur des cas), quand ce ne sont pas tout simplement des casse-pieds comme Bianca Castafiore ou la femme du général Alcazar !
Parfois transcendé, toujours respecté, l’héritage d’Edgar-Pierre Jacobs se retrouve encore dans l’utilisation du personnage maléfique et récurrent d’Olrik, dans l’interrogation sur la techno-science dans ses rapports avec l’humanisme (La Marque jaune), dans l’exploitation du filon ésotérique (L’Énigme de l’Atlantide), dans le questionnement sur la relation Occident – Orient.
À l’empereur indien ressuscité Ashoka (dont l’existence réelle remonte au IIIe siècle avant Jésus-Christ) s’applique le thème ésotérique universel du souverain caché et immortel : Huemac chez les Aztèques, Frédéric Barberousse dans la tradition germanique, l’Arthur celtique endormi dans son île d’Avallon.
« Au-dessus de la Science, il y a l’Homme ». Telle est la conclusion de Blake dans La Marque jaune. Les Sarcophages du Septième Continent offrent, comme exemple d’investigation scientifique au service de l’humanité, la quête des richesses de l’Antarctique et de son sous-sol, la recherche des trésors enfouis dans la mythique Terra australis des utopistes, qu’un chanteur nomme à juste titre « le Paradis blanc ». Les forces de la lumière et des ténèbres s’y affrontent sous la forme de deux bases : l’une européenne, guidée par l’idéal de la connaissance; l’autre indienne révolutionnaire, mue par l’appétit de pouvoir, où des savants fous expérimentent un appareil en forme de sarcophage miniature capable de capter les ondes électromagnétiques du cerveau humain.
Telle était aussi l’ambition du professeur Septimus, alors que son ténébreux collègue Miloch voulait créer une machine à remonter ou à anticiper le temps (Le Piège diabolique). Avec Sente et Juillard, Edgar-Pierre Jacobs s’est découvert de talentueux et fidèles continuateurs.
Daniel Cologne
• Yves Sente et André Juillard, Les Sarcophages du Sixième Continent : La Menace universelle, Éditions Blake-et-Mortimer, Bruxelles, 2003, 56 p., 12,60 €.
• Paru dans L’Esprit européen, n° 12, été 2004.