Archives de la catégorie 'Analyses

La religion du travail par Claude BOURRINET

2 mai 2010

L’étymologie du mot « travail », « tripalium », « instrument de torture composé de trois pieux », terme qui a remplacé, à l’avènement du monde moderne, « labeur », de « laborem », « peine, effort », ne laisse guère de doute sur l’acception négative que l’on porte à l’activité de production des biens qui semble maintenant dominer, par sa colonisation de la sphère sociale, mais surtout des esprits, des habitus, la société capitaliste contemporaine.

Cependant, la « souffrance » que cette part essentielle de l’existence humaine paraît occasionner, dont les séries actuelles de suicides sont l’illustration spectaculaire, a placé au centre de l’attention publique un problème que l’on voulait occulter jusqu’à présent, car il touche de près la nature même du système.

On a souligné, au demeurant, que le taux de suicides lié à des conditions de travail intolérables ne dépassait pas celui des suicides dans l’ensemble de la société, qui est de 23 pour 100 000. La valeur qu’on leur accorde dépasse évidemment le cadre des entreprises où ils se produisent, et rencontre les attentes affectives et idéologiques de l’ensemble de la communauté, qui n’accorderait pas cette attention chargée de pathétique à ce phénomène si elle ne se sentait pas puissamment concernée. Les accidents mortels ou pathogènes liés aux accidents d’automobiles ont bien longtemps suscité un fatalisme accompagné d’indifférence, malgré quelques déplorations d’usage. Pourtant, leur coût pour la société, en termes de vies humaines brisées et financiers, était exorbitant. Les moyens pour endiguer ce processus destructeur n’ont pas été sans susciter des résistances, parce que la bagnole s’inscrit dans l’utopie capitaliste moderne, en ce qu’elle offre les moyens du nomadisme et de l’enfermement individualiste. Cependant, d’autres injonctions, fondées sur une nécessaire sauvegarde de l’intérêt commun, notamment écologique, peuvent contrebalancer, relativement, cette propension, à condition qu’elle soit elle-même remplacée par des satisfactions ou des intérêts équivalents, par exemple dans les domaines de l’économie. D’aucuns envisagent même la disparition de l’automobile, ce qui paraît pour l’heure utopique, en regard de la demande pressante des pays « émergents ». Quoi qu’il en soit, si l’idée d’une disparition de l’automobile semble possible, il n’en est pas de même du travail, œil sombre du maelström capitaliste, vers lequel tout converge, les intérêts, les esprits et les cœurs.

Il faut donc jauger la nature d’une souffrance qui ne s’évalue pas seulement à l’aune économique et de la simple utilité.

Cette dernière approche était en fait la première. Si nous appréhendons l’idée que se faisaient les Anciens, et notoirement les Grecs de l’Antiquité, il ne fait guère de doute que la légitimité du travail, en grande partie assumé par les esclaves, consistait non seulement à pourvoir la société de biens de subsistance suffisants, mais aussi, et surtout, à permettre l’existence d’une classe de maîtres, assez disponibles pour se livrer à leur ethos, à la politique et à la guerre, et subsidiairement aux plaisirs. La dichotomie entre contemplation et action n’était qu’un faux dilemme, l’action étant en fait une déclinaison de la contemplation, matière à exempla, et la contemplation en elle-même, notamment chez les Romains, étant un complément valorisant de l’action, soit qu’on ne pût y échapper (vieillesse, maladie, régime trop malfaisant pour s’engager en restant intègre…), soit qu’on s’y livrât temporairement, pour cultiver son âme. L’essentiel était d’être dégagé, libéré de la contrainte, de cet étau de la nécessité d’ordre biologique qu’était l’activité laborieuse. Il n’est donc pas exagéré d’avancer, malgré l’hypothèse évoquée par Aristote de remplacer les esclaves par des machines, que l’esclavage était autant un besoin idéologique qu’un facteur économique : on ne pouvait être libre qu’en ayant en vis-à-vis le spectacle de la dépendance absolue. C’est pourquoi le travail « mécanique » (opposé aux arts libéraux, d’ordre intellectuel, moins dévalorisés) était entaché de mépris, fût-il assuré par des hommes « libres ». Seul le travail paysan pouvait trouver grâce, davantage chez les Romains que chez les Grecs, pour lesquels il pouvait être un fardeau. Les Géorgiques de Virgile, ou les traités agricoles, par exemple de Caton l’Ancien, bien qu’ils dussent beaucoup à des manuels hellénistiques disparus, transcrivent bien l’esprit « vieux romain », qui peut-être influença la vision chrétienne du travail, en particulier dans les monastères.

Il n’est pas inintéressant de noter que la perception du travail comme activité utilitaire offrant les moyens de la vie ou de la survie a perduré jusque dans les années trente. C’est au fond celle que sous-tend l’injonction de saint Paul (dont l’universalisation est le véritable baptême du monde moderne… et de l’idéologie communiste…) : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » (Thessaloniciens, 3 – 10). Certains socialistes avaient cependant repris la vieille notion d’otium, de loisir, de repos, véritable utopie du syndicalisme militant, dont l’illustration la plus connue est l’ouvrage du gendre de Karl Marx, Paul Lafargue, Le Droit à la paresse (1883), qui était ni plus ni moins que l’universalisation égalitariste du principe d’autonomie et de liberté de l’Antiquité prodigué aux classes laborieuses, c’est-à-dire à presque tout le monde.

On sait ce que devint cette idée à l’ère des congés payés et des 35 heures : une occasion supplémentaire de s’intégrer à la sphère marchande, aliénante, et à la logique de la contrainte, condamnés que nous sommes à « travailler » notre corps, notre psychisme, nos relations, notre culture et notre temps, dans la terreur de « perdre » ce dernier dans un farniente désormais objet d’opprobre.

Le grand basculement en fait se produisit, pour certains, à la fin du moyen âge. En effet, la malédiction qui semblait attachée au travail, et que l’on trouve non seulement chez les Gréco-Latins, mais surtout dans la Bible (« Tu travailleras à la sueur de ton front ») se retourne pour devenir une bénédiction. L’Italie, bien sûr, en avance sur le reste de l’Europe sur le plan économique, surtout en matière de commerce et de finance, propose une nouvelle morale, dont l’humaniste Leon Battista Alberti (1404 – 1472) est le thuriféraire. « Il justifie par exemple, les bénéfices commerciaux comme étant le paiement d’un travail ; il démontre l’utilité de l’industrie comme créatrice d’emplois; il estime encore que, si les activités des hommes d’affaires ont bien le profit pour motif essentiel, elles n’en sont pas moins « honnêtes et louables » (in L’Italie de la Renaissance, Fayard, 1990). Mais selon Max Weber, l’éthique capitaliste est née de la vision du monde protestante, notamment calviniste, pour qui le travail est une ascèse conduite pour la gloire de Dieu, et ses résultats les fruits d’une élection divine. Luther avait traduit, dans la Bible, « travail » par « Beruf » (« métier ») et non par « Arbeit », qui souligne sa pénibilité. La dimension utile pour la société, positive pour l’individu, en était valorisée. Hegel, qui reprend le terme Arbeit, va même jusqu’à y puiser une idée de salut : « Arbeit macht frei » (« Le travail rend libre », formule qu’on trouvait sur les frontons des camps de concentration nazis).

La thèse de Weber fut contestée, notamment par Werner Sombart qui, dans son essai, Le juif et la vie économique (1911), à l’époque perçu comme un écrit philosémite, avance la thèse que cette révolution fut la conséquence de l’influence juive. Cette idée fut ouvertement reprise par Jacques Attali dans son ouvrage Les Juifs, le monde et l’agent, en 2002. L’entretien qu’il donna à l’époque dans L’Express, et qui est reproduit sur le site www.denistouret.fr/idéologues/Attali.html, outre la grande charité pour les gentils qui s’y révèle, présente une richesse de contenu remarquable par sa franchise. Pour lui, l’épisode du désert est crucial. Le peuple hébreu, coupable d’avoir adoré le Veau d’or, doit errer dans le désert du Sinaï. Il reçoit malgré tout la manne, qui est fade, sans saveur, ce qui signifie qu’il devra dorénavant travailler pour obtenir des richesses, signe d’élection (contrairement au christianisme, pour qui c’est plutôt la pauvreté). Quant à la Renaissance, une longue citation s’impose :

« Pour moi, les preuves que je recense sont tellement accablantes que la thèse de Max Weber ne tient pas la route: malgré son immense culture, il n’a rien compris, ni au judaïsme, ni au rôle que celui-ci a joué, ni aux sources de l’ordre marchand. Mais Sombart n’est pas mieux : il fait démarrer le capitalisme au XVIe siècle par l’initiative de juifs polonais immigrés en Angleterre ! Il ne leur prête un rôle que dans le capitalisme de spéculation, alors que l’important est ailleurs, dans le rôle très ancien joué par les juifs dans la mise en place de l’éthique en général, dans celle de l’économie en particulier, et dans le financement de l’investissement à partir du Xe siècle. Il oublie beaucoup d’autres choses, comme le rôle de la papauté, qui préserve les banquiers juifs dont elle a besoin; l’importance des banquiers lombards, qui sont en réalité souvent des juifs plus ou moins masqués; leur rôle dans le formidable développement de l’Espagne, dans les deux berceaux majeurs du capitalisme que furent les Pays-Bas et l’Angleterre et dans les colonies. Il ne dit rien non plus de leur participation au développement industriel, au XIXe siècle, en particulier dans les industries de la communication, de l’automobile, de l’aviation. Peu de gens savent que l’agence Havas et l’agence Reuter au XIXe siècle sont des créations juives, au même titre que la Deutsche Bank, Paribas ou les principales banques d’affaires américaines. Et encore bien d’autres destins fascinants en France, en Allemagne ou en Russie. De tout cela, je donne d’innombrables et spectaculaires exemples. »

Et plus loin :

« Marx, lui, avait compris que le judaïsme était à l’origine de la pensée économique moderne, mais il assimile totalement judaïsme et capitalisme, pour lui deux ennemis à combattre, et il écrit des pages clairement antisémites sur lesquelles a toujours pesé un tabou. »

Admirons donc la sincérité du pape du nomadisme et de la mondialisation.

Quoi qu’il en soit des thèses de Max Weber, elles avaient l’inestimable mérite d’appréhender le travail comme un phénomène culturel, au sens allemand, comme un phénomène impliquant une vision du monde et une généalogie. Pour lui, qui use des archétypes, c’est-à-dire de l’essentialisation de concepts diffus, dont les acteurs n’ont pas toujours une claire conscience, une « action », un comportement humain n’existe et ne se développe que si « l’agent lui communique un sens subjectif » (in Économie et société). Il se peut même que les conséquences de cette action échappent à l’intention première. Ce fut le cas, pour lui, du calvinisme, qui refuse la jouissance des biens matériels, mais, de par l’efficacité de l’ascèse laborieuse, conduisit à la production massive de biens matériels. Ce n’était cependant là qu’un aléa historique très relatif dans la mesure où cette richesse occasionnée par l’effort devenait un signe d’élection divine !

Il faut ajouter cependant que Max Weber ne sous-estima pas l’importance de la révolution scientifique du XVIIe siècle, qu’il faut justement inscrire dans un changement général de mentalité, utilitariste et hostile au vieux monde issu de l’Antiquité.

Ce monde ancien, enraciné dans des archétypes immémoriaux qui n’avaient guère changé, dont le plus opératoire était le concept de trifonctionnalité (avant que ne se glisse le quatrième état, les marchands…), concevait le travail comme partie intégrante de l’Ordo, d’une logique cosmique qui mettait chacun à sa place : les prêtres pour prier, les guerriers pour combattre, et les humbles pour nourrir les premiers. Chacun avait son rôle légitimé par Dieu (ou les dieux), et à ce titre protégé. Ainsi, au XIIe siècle, par exemple, les corporations sont-elles soumises à des règlements stricts en matière de limitation du temps de travail. Le décompte mécanique du temps n’ayant pas triomphé, avec sa réduction à l’argent (« Time is money »), c’est le temps naturel qui rythme le temps de travail. Les durées varient selon que l’on soit en hiver ou en été : 8 h 30 en hiver, 16 h 00 en été (mais il faut y inclure deux heures consacrées au repas). Le travail de nuit est très rare, et surtout l’année est rythmée par d’innombrables journées chômées consacrées au repos et au culte religieux. Non seulement les dimanches ne sont pas ouvrables, mais on a calculé qu’il existait 80 ou 85 jours où le travail était suspendu. Sans compter les réductions de temps de travail, environ 70 (en plus des samedis), nécessaires pour préparer les veilles et les vigiles. On voit que la société pensait l’otium comme une préparation à l’exercice religieux, comme moyen de souder la collectivité et d’assurer son salut. Cependant, il faut rappeler que la production n’était pas conditionnée par le Diktat du marché ou par la spéculation, et la régularité de la demande, la qualité des produits, tout aussi bien que la santé et l’intégrité physique des membres des corporations, assuraient un certain équilibre dans le monde du travail, gage de paix sociale au demeurant.

L’un des signes probants de la déliquescence du vieux monde et de l’émergence d’un nouveau est la pression exercée par les métiers pour « libéraliser » cet état fixe des choses de l’économie. Par exemple, en 1514, les cordonniers parisiens requièrent toute liberté de travailler de nuit comme de jour, et le samedi après vêpres. Car l’inconvénient du type de société limitant la production est évidemment la raréfaction des produits de masse. À ce titre, les revendications des classes populaires, désirant au XVIIe siècle réduire le trop grand nombre de jours chômés, rencontrèrent les besoins d’une bourgeoisie conquérantes. Les travailleurs n’avaient pas conscience qu’une telle logique les conduirait aux bagnes industriels du XIXe siècle et à la religion actuelle du travail.

À partir des années 70, une nouvelle logique s’est imposée en effet dans l’organisation du travail. Le vieux taylorisme, avec la crise, sembla obsolète. Des pratiques plus souples de management apparurent, incluant la flexibilité, la variabilité des horaires, le recours au temps partiel et à l’outsourcing (en québécois – qui est encore du français ! « impartition ») à savoir l’externalisation de la production et des services par l’usage des sous-traitants, etc.

Ce nouveau mode de gestion des ressources humaines est la conséquence d’une prégnance plus impérative de la rationalité marchande, qui s’est emparée de la sphère privée et publique et impose sa logique de façon totalitaire. Weber avait insisté sur le rapport étroitement utilitaire, rationaliste, fondé sur l’efficacité, qui caractérisait l’entreprise capitaliste, en soulignant combien cette approche pratique, pragmatique, tendait à envahir tous les aspects de la vie sociale, affective et relationnelle, au point de désenchanter complètement le monde, le vidant de toute vision magique et sacrée. La déperdition de sens qu’a connue la société occidentale depuis quelques dizaines d’année, dont même les utopies socialistes ont fait les frais, dépeint bien ce déficit imaginaire qui occasionne un désespoir récurrent sans espoir de retrouver un projet politique pour en sortir. La solution semble être les deux mamelles de la société américaine, le travail et la consommation, mais on voit par là combien c’est une fausse solution, un accroissement plutôt du problème.

Ce n’est pas un hasard que le mot work possède la même racine indo-européenne que le grec ergon (œuvre). Par là, l’acception négative du travail comme source de souffrance est supprimée. La société américaine, dont l’esprit pionnier n’a jamais disparu, s’est donné pour tâche de bâtir un nouveau paradis, un nouveau royaume de Dieu. Il est vrai que dans la vision judéo-chrétienne, le travail en soi n’a jamais été condamné. Dans l’Eden, Adam et Éve travaillaient, géraient le jardin originel. C’est seulement leur faute, la désobéissance à l’injonction divine, qui leur valu peine et malheur. En revenant à une sorte d’innocence, en recourant à la déculpabilisation propre au peuple élu, les Américains ont donné sa pleine valeur à la notion calviniste de travail. Leur hégémonie présente les conforte en ce sens, car l’ultima ratio d’une telle idéologie est la force mécanique brute, un matérialisme arrogant, conquérant et sûr de lui.

On s’accorde à constater une dilution des repères politiques, moraux, idéologiques dans une sorte de magma égotiste, émotionnel, irrationnel, dont le fondement philosophique est une sorte d’épicurisme de supermarché admirablement illustré par Michel Onfray. Mais, comme le faisait remarquer Gilles Lipovetsky dans L’ère du vide, au début des années 80, si l’ensemble de la société se targue d’être « soft », le monde du travail, lui, reste « hard ». Car le premier étant lié à la logique consumériste, donc de désirs, le second ne peut échapper à la contrainte.

Même si certains ont pu espérer en une responsabilisation des employés, il s’avère que l’organisation de la production ou des services par des objectifs (évidemment inatteignables) est d’autant plus violente qu’elle est intériorisée par les acteurs et conduit à leur culpabilisation. L’avènement de la « société de services » (70 % des emplois salariés, en Occident, concernent le secteur tertiaire), l’allongement de la formation, les progrès techniques dans les communications et l’informatique, ont conduit à l’individualisation des tâches et des relations au travail. Cependant, les pathologies dues à une pression plus importante, qui instaure la suppression des temps morts au sein de l’activité de travail, présentent d’autres sources, plus subjectives. D’abord, la flexibilité, les innovations managériales, induisent à se repenser dans le groupe et par rapport à la hiérarchie, et engendrent un fort sentiment de dévalorisation et d’injustice. D’autre part, l’immixtion, dans une logique marchande envahissante, du client dans la relation intersubjective, conduit, si l’on prend en compte l’esprit démocratique et égalitaire que survalorisent nos sociétés libérales, une tendance à considérer l’employé comme un vis-à-vis par rapport auquel la distance ancienne entre domestiques et hiérarchie s’estompe. La démocratie contemporaine encourage la muflerie, la vulgarité, l’irrespect des personnes. Enfin, l’intrusion des outils de communication avancés efface les frontières entre sphère privée et vie publique, ce qui aboutit à une fragilisation des salariés, lesquels sont par ailleurs angoissés par la perspective de perdre leur emploi (le travail étant pensé comme variable d’ajustement).

Si l’on abandonne la vieille utopie marxienne de la suppression de l’esclavage salarié (ce qui n’est pas annoncer l’abolition du travail !), qu’a-t-on comme ressource pour éviter la neurasthénie généralisée.

La fuite en avant est en fait programmée. Ainsi la réforme par petites touches conduite dans l’Éducation nationale vise-t-elle à programmer de futurs employés malléables, dociles et heureux de se plier aux contraintes du management. Une autre forme en somme du Meilleur des mondes.

On a tenté aussi d’intérioriser l’éthique du travail en la connectant à d’autres religions que la religion chrétienne. L’Islam, par exemple, considère le travail, ainsi que le commerce, comme une valeur sacrée au même titre que le jeûne et la mendicité licite. Mais ce qui est nouveau, c’est l’apport des philosophies orientales. Le confucianisme, qui valorise l’éthique du travail, revient en force dans l’Empire chinois. Le bouddhisme zen permet de gérer son stress et d’aborder le travail en souriant, dans un état de vide positif. Certains ont même invoquer l’art du Bushido, le fameux traité du samouraï, le Hagakuré ! En quelque sorte, devenons les chevaliers du travail !

La vérité est que le travail est devenu la religion d’un monde sans religion. Sans lui, point de salut ! L’utilitarisme, la rationalité productiviste et marchande, se sont emparés complètement de nos vies, au point d’en constituer une seconde nature. De là vient la souffrance. Notre souffrance de crucifiés !

Claude Bourrinet

Résolument a-croissant par Pierre LE VIGAN

31 janvier 2010

Alain Grandjean est spécialiste de l’impact du carbone sur l’environnement. Il explique : « Je ne parle pas de “ croissance verte ”. Cette expression laisse croire que les technologies vertes ou alternatives résoudront le problème. Mais ça ne suffit pas. La première chose à faire, c’est la sobriété et l’efficacité énergétique. En fait, je n’utilise ni le terme de croissance ni celui de décroissance : il peut y avoir une croissance souhaitable (de l’emploi ou de la qualité de la vie par exemple) et une décroissance souhaitable (de produits énergivores). Tout ne passe pas par la sobriété et toute solution n’est pas que technologique » (in Sciences et avenir, hors série Climat. Vivre autrement, janvier – février 2010). De son côté, Jacques Le Cacheux, économiste à l’O.F.C.E. écrit : « Je ne crois pas à l’idée de décroissance. Cette notion est judicieuse s’il s’agit de nous faire sortir d’un système qui essaie de nous convaincre de consommer toujours plus, un système trop gourmand en énergie et en matières premières et qui engendre des gaspillages éhontés. En revanche, si on prend au pied de la lettre le mot d’ordre de décroissance, on bute rapidement sur la difficulté du partage » (in Sciences et avenir, op. cit.). Enfin, Serge Latouche, économiste et anthropologue, résume fort bien le caractère de slogan qui ne peut être pris au pied de la lettre de la notion de décroissance : « La décroissance c’est d’abord un slogan provocateur. Si l’on y réfléchit la position qui consisterait à vouloir “ décroître pour décroître ” est ridicule, indéfendable. Mais moins que la proposition inverse, “ croître pour croître ”. La décroissance est donc une manière de critiquer la théologie de la croissance dans laquelle nous vivons. Dans un sens, je suis « a-croissant » comme il y a des athées » (in Sciences et avenir, id.). C’est bien ainsi que la « Nouvelle Droite », ou les « Alter-Européens » selon l’excellente expression de Frédéric Pichon, doit se positionner, au carrefour de la phronesis (la prudence, la mesure) et de l’esprit d’ambition et de construction qui est celui de l’aventure européenne. Ni croissance indéfinie et sans axe, ni décroissance pour la décroissance (comme si « moins » était toujours mieux). Résolument a-croissant. C’est ce que nous avions expliqué dés 2008 dans l’article ci-après dont nous reprenons les principaux passages.

Pour un développement vraiment durable

Nous vivons dans une curieuse société : les élites sont bilingues français – anglais – mais, au vrai, elles parlent de moins en moins bien le français (aucun homme politique ou presque ne sait plus écrire comme écrivait François Mitterrand ou Edgar Faure). Dans le même temps les travailleurs manuels sont de plus en plus issus – surtout dans les grandes métropoles – de l’immigration, ce qui, pour beaucoup, veut dire des gens illettrés en français, ne comprenant pas le langage de base de nombreux corps de métier. Conséquence : une formidable césure culturelle s’est installée entre les donneurs d’ordre que sont les clients et les exécutants. Bien entendu, l’appel à des immigrés très peu qualifiés se fait sur la base de la recherche du coût minimum,  par les bas salaires ou l’utilisation de travailleurs sans papiers, par des prix « tirés » vers le bas au maximum, et des profits maximum pour la superclasse des dirigeants – qui ne sont pas les patrons de petites entreprises. Tout ceux qui ont connu le monde ouvrier jusque dans les années 1960 – 70 le savent : un certain capitalisme mondialisé et immigrationniste a réussi à mettre en place un formidable recul de civilisation, un recul du savoir-faire et de l’amour du métier.

Appelons cela la perte de la patrie de nos âmes communes. « La patrie, écrivait Montherlant dans L‘équinoxe de septembre, c’est le pays où nous nous faisons comprendre à demi-mot; où aucune des incidentes de la conversation ne nous échappe. »  Il n’y a plus guère, en ce sens, de patrie, ou encore de « monde commun » entre des « prolos » de moins en moins français et aussi de moins en moins francophones (il suffit de pratiquer les chantiers de bâtiment pour le voir) et des bourgeois eux-mêmes de plus en plus cosmopolites pour les grands bourgeois, et de plus en plus paupérisés et acculturés pour les petits bourgeois.

Le lien social se délite : un délitement dont sont victimes au premier chef les couches populaires françaises car ce lien était déjà fragilisé par une modernité plus ancienne, plus prégnante, plus dangereusement installée dans les âmes et les esprits d’Europe que chez les immigrés, en un sens restés plus proches de leurs racines « authentiques ». Ce qui est certain est que cela ne fait pas une société viable. La société d’immigration de masse est aussi, indissociablement, la société de l’obsession de la croissance et la société des superprofits de groupes multinationaux peu nombreux mais hyperpuissants. Cette société est la société de la super classe politico-médiatico-financière, la nouvelle classe dirigeante. C’est aussi la société qui tue à la fois la campagne et la ville (cf. par exemple Guy Burgel, Paris meurt-il ?, Perrin, 2008).

Jacques Attali indiquait – en contradiction avec ce qu’il défendait trente ans auparavant – : « Opposer écologie et croissance est une bêtise intellectuelle profonde. En réalité on ne peut pas améliorer l’environnement sans croissance. Ce n’est pas la croissance qui pollue, c’est la production. Si on veut changer la nature de la production il faut évidemment croître. Croître autrement, pour transformer la production » (sur Europe 1, 24 octobre 2007). Il est au contraire bien évident que la recherche de la croissance à tout prix est incompatible avec l’écologie.

Pour sa part, Albert Jacquard remarquait : « Sur une planète dont les dimensions et les richesses sont finies, tout processus exponentiel ne peut qu’être éphémère. La croissance de la consommation est en réalité l’équivalent d’une drogue; la première dose crée l’euphorie mais les suivantes mènent inévitablement à la catastrophe. Prétendre résoudre un problème, par exemple le chômage, par la croissance, s’est s’enfoncer délibérément dans une impasse » (in Mon utopie, Stock, 2006). Pour autant, il y a danger de confusion à employer certains mots. Et parmi eux le mot de « décroissance ». Tous les mots sont bien sûr polysémiques. Mais certains peuvent véhiculer beaucoup d’illusions. Sait-on ainsi que la faible croissance économique de certaines années récentes (de 2001 à 2004 en gros) a pu favoriser l’économie de rente plus que l’économie d’investissement et d’innovation ? Sait-on qu’elle a pu favoriser la rémunération du capital plus que celle du travail ?  Bien entendu, il ne faut pas, à l’inverse, être dupe de tout ce que l’on appelle « innovation » et qui ne sont pas toutes d’un intérêt décisif pour l’homme, mais on ne peut non plus refuser la dose nécessaire d’ivresse dont toute société a besoin. Internet n’est-elle pas une invention merveilleuse – ce qui ne veut pas dire sans danger ? Sommes-nous destinés à n’être que du côté des grincheux qui regrettent le monde d’avant et ne goûtent rien de la créativité du monde d’aujourd’hui ?

Jean-Claude Besson-Girard écrit avec justesse : « La décroissance est d’abord une expression provocante. Elle s’oppose directement au dogme quasi religieux de la croissance. Mais, pour commencer à comprendre le sens de cette provocation, il faut aussitôt affirmer que la décroissance n’est pas une idée économique mais relève d’une représentation du monde où l’économie n’aurait plus le dernier mot » (in « La décroissance, un nouveau romantisme révolutionnaire », Libération, 2 mars 2007). Mais ce théoricien de la « décroissance harmonique » poursuit de manière plus contestable : « La société de croissance n’est pas soutenable, et le “ développement durable ” n’est qu’un gadget à ranger sur le rayon des tartes à la crème. Ce n’est pas l’adjectif “ durable ” ou “ soutenable ” qui est en cause, mais la notion même de développement. » Il poursuit : « C’est évidemment sur ce point que la notion de décroissance est extrêmement choquante puisqu’elle sous-entend qu’il y aurait un “ au-delà du développement ”, idée presque impensable qui remet en question tout l’imaginaire occidental, fondé sur une croyance aveugle dans le mythe du progrès depuis plus de deux siècles. » Cette thèse est proche de celle de Serge Latouche comme quoi c’est la notion même de développement qui doit être abandonnée (« L’imposture du développement durable ou les habits neufs du développement », in Mondes en Développement, vol.31 – 2003/1, et Survivre au développement. De la décolonisation de l’imaginaire économique à la construction d’une société alternative, Mille et une nuits, 2004), tandis que des idées proches sont avancées par Vincent Cheynet (Le choc de la décroissance, Seuil, 2008).

Pour séduisant que soit le radicalisme des « antidéveloppementistes », il a l’inconvénient de mal peser les conditions de la sortie de l’économie mondialisée – entendons par là l’autonomie des économies européennes, nationales, et locales par rapport au système économique mondial. La décroissance dans certains domaines sera nécessaire mais l’autocentrage de l’économie européenne nécessitera des objectifs de développement ambitieux dans d’autres domaines. Sachons-le : nous ne contribuerons pas en amont à un mouvement idéologique d’économie relocalisée et de démocratie enracinée sans faire leur place aux questions de la puissance. Or, il n’y a pas de puissance si tout développement est assimilé à un mal sans bénéfice d’inventaire. C’est pourquoi il faut être a-croissant; la priorité c’est l’économie européenne autocentrée par un protectionnisme européen, raisonnable et raisonné.

Être a-croissant implique de voir de manière favorable la notion de développement durable. Certes, la notion de « développement durable » est devenue une auberge espagnole. C’est pourquoi beaucoup préfèrent parler de « décroissance ». Cela ne rend pas le débat plus clair. La décroissance, est-ce que c’est croître moins, ou est-ce une croissance négative, c’est-à-dire une diminution des richesses produites en termes monétaires. La vérité est qu’il faut être a-croissant c’est-à-dire ne plus se déterminer en fonction de la croissance. Nous avons vu que toute croissance n’est pas bonne. Mais toute diminution de a-croissance n’est pas pour autant forcément positive.

Le développement durable est une notion plus à même que celle de décroissance de traduire la volonté d’aller vers des progrès (des progrès du lien social entre générations, des progrès dans la maîtrise des énergies locales, des progrès vers des transports réduits et plus propres, etc.) – sans croire au Progrès – d’une autre façon et selon une autre logique. Le climatologue Jean-Marc Jancovici écrit justement : « La vraie définition [du développement durable], répondre aux besoins présents sans pénaliser les générations futures, n’est pas compatible avec notre consommation actuelle. Les ressources naturelles ne permettent pas à six milliards de personnes d’avoir une voiture » (in 20 minutes, 31 mars 2008). Quant le développement est vraiment durable c’est en fait un projet révolutionnaire mais réaliste et concret qui implique économie solidaire, relocalisée et sortie du laissez faire économique.

Le développement durable implique de cesser de croire bonne toute croissance en soi; il implique de cesser de croire positif le développement toujours plus intense et toujours plus mondial des échanges. Poussé à fond, le développement durable est une idée révolutionnaire. Le développement  n’est pas une voie unique, chaque peuple doit le concevoir à sa façon, qui ne se réduit pas au modèle occidental.  Il faut démondialiser les économies, il faut développer l’autocentrage de l’économie européenne, il faut développer une nouvelle protection sociale faite de contreparties, de solidarités concrètes, communautaires et locales, de dons et de contre-dons, il faut développer l’auto-subsistance des hommes des pays du Tiers- Monde chez eux et non ici. Il faut développer les échanges en monnaie européenne et au plan sociétal les échanges non monétaires. Il faut développer les préférences nationales et régionales au détriment des échanges mondiaux. Il faut développer les circuits courts par rapport aux circuits longs. Il faut développer la part de la vie qui échappe au règne de l’économie. « L’économisme déresponsabilise et démobilise en annulant le politique et en imposant toute une série de fins [objectifs] indiscutées, la croissance maximale, l’impératif de compétitivité, l’impératif de productivité et, du même coup, un idéal humain, que l’on pourrait appeler l’idéal F.M.I. [Fonds Monétaire International] » notait Pierre Bourdieu (in Le Monde Diplomatique, Manière de voir, n° 72, 1997). Sortir de l’économisme, c’est cela le développement vraiment durable. C’est alors non plus un concept fourre-tout mais une idée à la fois révolutionnaire et mobilisatrice.

Aussi pouvons-nous affirmer : La croissance est une imposture – tout comme Le « Progrès » l’est. La société d’hypercroissance et d’immigration massive et désordonnée ne peut survivre qu’en devenant une société post-démocratique et totalitaire. C’est ce qui menace, et c’est ce à quoi nous devons opposer la liberté des peuples et le génie créateur des hommes. Mais dans le même temps il faut affirmer clairement qu’une société a besoin d’un horizon : des croissances sont nécessaires, des croissances des transports en commun, des croissances des infrastructures fluviales, des croissances des modes de prises en charge des personnes dépendantes, des croissances du budget d’une défense populaire et civique, des croissances des politiques d’inversion des flux migratoires. Pour que les élites africaines servent à l’Afrique et que l’Europe assume tous les métiers avec ses concitoyens. Pour que l’immigration pillage des élites ou alibi pour financer les retraites soit abandonnée.

En d’autres termes, l’ouverture aux autres est nécessaire, mais non la perte dans l’autre. La compétition économique est nécessaire mais à arme égale, dans des conditions définies et dans la même sphère de civilisation et de modèle social, comme ce fut le cas avec le « modèle rhénan » ou encore le fordisme à l’européenne. Cette sphère de civilisation, c’est ce que doit être l’Europe, c’est le partage d’une même Grande Patrie. C’est une patrie au sens où Cocteau écrivait le 12 mars 1942 dans son Journal : « Une patrie c’est la rencontre d’hommes qui se trouvent instantanément au même niveau. »

Pierre Le Vigan

Copyright © 2009 tous droits réservés. Propulsé par WordPress Abonnez vous au flux RSS. Traduction WordPress tuto.