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« Contre le mondialisme, pour la renaissance des peuples et des pays d’Europe » (entretien avec Benjamin Guillemaind)

15 novembre 2009

Délégué général de l’Alliance sociale des Peuples et Pays de France, mouvement de tradition chrétienne, corporatiste et fédéraliste. Benjamin Guillemaind est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont : Le corporatisme, solution d’avenir et Aux sources de l’erreur libérale (Éditions L’Âge d’Homme) qu’il co-dirigea avec Arnaud Guyot-Jeannin.

L’Alliance sociale des Peuples et Pays de France a aussi publiée en 1992 une brochure qui expose et approfondit ses idées : Le peuple en ses États. Elle est disponible à l’adresse suivante : Alliance sociale des Peuples et Pays de France, 11, rue du Bel-Air, 94230 Cachan, France.

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L’Esprit européen : Pouvez-vous, Monsieur, présenter brièvement  l’Alliance sociale des Peuples et Pays de France ? Pourquoi cette appellation ?

Benjamin Guillemaind : L’Alliance Sociale est une association dont un des buts est la réforme des structures institutionnelles de notre pays à partir des corps intermédiaires qui composent le pays réel. La République nous a habitués à raisonner en termes d’individus et de partis politiques. Dès lors nous ne pouvons plus concevoir qu’une société puisse se construire hors de ce schéma.

Pour nous une société est une construction à étages où des personnes sont intégrées dans des groupes intermédiaires de caractère familial, professionnel, culturel ou local, qui s’articulent les uns par rapport aux autres selon le principe de subsidiarité, c’est-à-dire que l’organe de niveau supérieur n’intervient que pour aider l’élément inférieur.

On peut définir cette conception, qui s’inspire de la doctrine sociale de l’Église, comme étant de type fédéral. Elle est en rupture radicale avec la conception jacobine, centralisatrice et uniformisatrice qui additionne ou soustrait des individus sans tenir compte de leurs multiples identités, qui se trouvent étouffées par la loi du nombre imposée à tous.

Tous ces corps intermédiaires qui représentent les différents « peuples et pays de France » sont condamnés à vivre ensemble et à trouver une plate-forme commune d’Alliance, comme dans un contrat de mariage, qui consacre l’unité de la famille française.

L’E.E. : Quels sont les objectifs de l’Alliance sociale des Peuples et Pays de France ? Sont-ils culturels ou bien  politiques ?

B.G. : Ils sont les deux à la fois. Mais surtout pas au sens de parti politique dont nous rejetons la notion même. Le parti reflète essentiellement un concept idéologique. Alors que la réforme politique que nous proposons vise à rendre à ces multiples peuples (peuple des boulangers, des maçons, des peintres, des Picards, des Bretons, des pères et mères de famille, …) leurs propres libertés d’organisation et de gestion dans les domaines de compétence de leur état de vie. Ils doivent retrouver leur souveraineté et leur autonomie, annexées depuis deux siècles par le concept d’État-nation et de République « une et indivisible ».

Tous ces « états » retrouveront leur vitalité propre et un développement culturel qui renforcera leur identité, leurs coutumes, leur langage, leur style, leurs habitudes… C’est la multiplicité de ces cultures qui fait la richesse des peuples. Nous nous situons en réaction radicale au mouvement de mondialisation qui aboutit au mélange des peuples, au cosmopolitisme, au coca-cola et au Mac Donald universels.

L’E.E. : Que pensez-vous du régionalisme en général ?

B.G. : Le régionalisme n’est qu’un des aspects de la réforme politique à réaliser. Les idéologues de gauche, qui ont compris une partie du problème ne sont pas logiques quand ils utilisent le régionalisme pour dissoudre l’État national. En préconisant l’Europe des régions, ils recréent en fait un État européen qui a tous les défauts du jacobinisme de l’État-nation. Et leurs régions elles-mêmes sont entachées de tous les défauts du jacobinisme, dont ils n’arrivent pas à se détacher.

L’application du principe de subsidiarité, qui reconnaît la liberté et la souveraineté des corps intermédiaires, nécessite des structures à tous les niveaux. L’échelon national ne doit en aucune façon disparaître. Nous refusons de tomber dans le piège de l’Europe des marchands et des idéologues.

Nous préférons de beaucoup le régionalisme enraciné dans les cultures locales, dans la recherche de l’identité propre, un habitat spécifique, la mise en valeur de l’histoire, des traditions et coutumes, des chansons, de la littérature locale, des productions de terroirs… Des réalisations comme Le Puy du Fou, les lois Pasqua et Voynet qui remettent en valeur la notion de « PAYS » nous paraissent aller dans le bon sens.

L’E.E. :  En ce début du XXIe siècle, existe-t-il encore des « pays » en France et en Europe ? N’ont-ils pas été phagocyté soit par la déprise agricole et la concentration des exploitations, soit par l’urbanisation ?

B.G. : Les trois cent cinquante « PAYS » qui ont façonné la France sont des structures ancestrales qui reposent sur des réalités locales concrètes. La révolution les a fait disparaître dans sa vision d’une république universelle à réaliser. Elle contenait déjà le principe de la marche au mondialisme. La départementalisation a été une étape, comme la construction de l’Europe des régions en est une autre aujourd’hui.

C’est pourquoi cette politique de restructuration des « Pays » nous paraît la mieux adaptée pour revitaliser les cultures locales. On parle beaucoup de regroupement des communes. La commune doit rester la base d’une démocratie organique. Mais elle est devenue trop petite. Et la région, si elle est un échelon nécessaire, ne doit pas se considérer comme une nouvelle république une et indivisible. Nous insistons beaucoup pour que la philosophie sociale des élus s’inspire du principe de subsidiarité.

Certes l’erreur libérale que nous avons dénoncée a aboutit à la concentration des entreprises, aux multinationales, à la disparition de la paysannerie, des cultures de terroir, remplacées par une agriculture productiviste, à la disparition de l’artisanat, à une économie industrialisée, dont on mesure les méfaits. La réforme politique ne peut réussir sans une réforme économique qui tourne le dos radicalement aux thèses libérales et socialistes, aussi néfastes l’une que l’autre. C’est un autre objectif de l’Alliance Sociale.

L’E.E. :  Afin de résoudre le problème corse, le gouvernement de Lionel Jospin propose d’accorder une véritable autonomie à l’Île de Beauté et propose un enseignement en corse en primaire. Vos impressions ? Exigez-vous la même chose pour les autres régions françaises ?

B.G. : Les peuples de France sont condamnés à vivre ensemble. Nous rejetons toute velléité d’indépendance et de séparatisme. Mais l’autonomie n’est pas l’indépendance. C’est la reconnaissance d’une patrie commune et à l’intérieur de droits spécifiques reconnus à des communautés restreintes.

L’unité n’est pas l’uniformité. Elle repose sur l’adhésion à des valeurs communes. Historiquement l’unité française s’est fondée sur des valeurs spirituelles, exprimées dans le Décalogue.

Sur tous les monuments aux morts, des Savoyards, des Corses, des Bretons… sont inscrits comme « morts pour la France ». Beaucoup ne parlaient pas le français, mais avaient conscience d’appartenir à une grande patrie et de défendre les mêmes valeurs, qui constituent le Bien Commun National.

Lionel Jospin va dans le bon sens en proposant un statut particulier pour la Corse, comme il en existe pour l’Alsace ou pour Wallis-et-Futuna, sans que cela pose problème. Mais il ne règle rien et sera confronté demain aux mêmes difficultés avec d’autres régions. C’est l’ensemble des institutions françaises qu’il faut repenser dans une optique fédérale.

C’est un faux débat d’opposer langue française et langues régionales. Le français s’est toujours nourri des patois et langues locales. Comme celles-ci ont été détruites par la Révolution, le français est aujourd’hui envahi par l’anglais et un sabir informe, qui ne servent que des intérêts économiques. On est aux antipodes de la vraie culture populaire qui enracine et enrichit les communautés par des coutumes, des traditions, une histoire locale.

C’est à chaque région de décider de la nécessité d’apprendre la langue régionale. Pour certaines régions, cela répond au besoin de marquer une forte identité, qui ne s’impose pas forcément pour d’autres. D’ailleurs si la liberté scolaire était rendue aux familles et aux établissements, comme nous le souhaitons, tout serait résolu.

L’E.E. :  La France va bientôt fêter vingt années de décentralisation administrative. Vos impressions sur les lois Defferre et leurs conséquences ?

B.G. : La loi Defferre a effectivement déconcentré l’administration centrale très parisienne. Ainsi la gestion des locaux scolaires a été prise en charge par les régions. Mais elle n’a pas réalisé la véritable décentralisation de l’éducation nationale qui reste monolithique. Les parents n’ont toujours pas le choix de leur établissement. Les écoles n’ont pas le choix de leurs programmes ni de leurs méthodes. La lecture globale et les « maths » modernes sont pratiquement imposés partout. On en connaît les conséquences.

Les Belges par exemple, qui ont instauré la pratique du bon scolaire, ont rendu leur liberté aux familles et réalisé une véritable décentralisation. C’est ce retour global à toutes les libertés que nous souhaitons, dans le domaine de l’enseignement, de la santé, de l’économie, de la vie locale…

L’E.E. :  Êtes-vous favorables au fédéralisme ? Les Accords de Matignon sur la Corse sont-ils, pour vous, le commencement d’une future République fédérale française ?

B.G. : Il y a trois modes d’application du fédéralisme :

1) Les décisions proviennent du centre qui dispose de l’autonomie du pouvoir. L’État fédéral a des pouvoirs renforcés par rapport aux États fédérés.

2) Le pouvoir légitime provient des États fédérés qui transfèrent ou reprennent une partie de leurs pouvoirs. Chaque État a une identité concrète autonome.

3) Ni l’État fédéral, ni aucun des États fédérés n’exercent une plénitude de pouvoir ou une prééminence. En cas de conflit, il n’y a pas de primauté de compétence.

Le fédéralisme peut s’appliquer à tous les régimes : l’Allemagne, la Suisse en sont de brillantes illustrations, comme les États-Unis d’ailleurs. Même nos monarchies les plus absolues (on pense à Louis XIV) reconnaissaient le droit des corps intermédiaires à avoir des lois privées, des  privati leges (des privilèges).  La République française, par sa nature propre, répugnera toujours à reconnaître ces autonomies.

La reconnaissance des autonomies et des souverainetés doit aller beaucoup plus loin que les structures régionales. Le fédéralisme est une conception d’ensemble de la société. Jean-Paul II l’a fort bien exprimé dans Centesimus Annus et Laborem Exercens : « Le caractère social de l’homme se réalise dans divers groupes sociaux intermédiaires qui ont leur autonomie propre… Une des voies pour parvenir à cet objectif pourrait être d’associer le travail à la propriété du capital et de donner vie à toute une série de corps intermédiaires à finalités sociales, économiques et culturelles; ces corps jouiraient d’une autonomie effective… L’Église défend les différentes organisations sociales et les nations, réalités qui jouissent toutes d’un domaine propre d’autonomie et de souveraineté. »

Proudhon l’exprimait autrement : « Souveraineté du peuple partout et toujours. Souveraineté de l’homme pour tout ce qui est de l’individu. Souveraineté de la commune pour toutes les choses de la commune. Souveraineté des pères et mères de famille pour tout ce qui est de la famille. Souveraineté du producteur pour tout ce qui est du travail, du commerce et de l’industrie. La grande majorité des républicains, même démocrates, mêmes socialistes, n’entendent point ainsi la souveraineté… Nous demandons la sincérité des institutions démocratiques, c’est-à-dire la distribution à l’infini de la souveraineté » (Carnets, III).

Dès lors l’élection des représentants de chaque communauté n’est plus un abandon de pouvoir à l’État central, mais l’élection confère au député un mandat impératif. Celui-ci est alors l’avocat des intérêts de ses mandants, et non plus le représentant de « la nation ».

En 1969, le Général de Gaulle avait proposé une constitution où le Parlement était le reflet du pays réel. Il est le seul chef d’État qui ait osé s’attaquer au pur parlementarisme, cause de notre décadence. Aussi a-t-il eu tous les parlementaires contre lui. Ils ont senti qu’allait s’introduire dans la vie politique une race d’hommes au courant des réalités économiques et sociales… et ils l’ont rejeté. Il faudra bien un jour y revenir.

L’E.E. :  Quel regard portez-vous sur la question basque ? Et sur la possible réunification de la Loire-Atlantique à la Bretagne ?

B.G. : C’est essentiellement aux Basques à gérer leurs propres affaires, en application du principe de subsidiarité, qui est la grande règle d’organisation des sociétés. C’est à chaque région à définir ses propres lois dans la limite de ses compétences et de ses possibilités. L’État national doit se limiter à assurer le Bien Commun National. Cela concerne essentiellement la Justice, la Paix Intérieure, la Défense Nationale.

Historiquement, la Loire-Atlantique fait partie de la Bretagne. C’est évident. Comme la Normandie doit être réunifiée. Les technocrates raisonnent toujours en idéologues, hors du concret. Ils ont bâti des constructions artificielles qui sont incohérentes.

L’E.E. :  Que vous a inspiré le débat sur la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ?

B.G. : Chez les jacobins de gauche comme de droite, la Charte des langues régionales est apparue comme un épouvantail et un outil de dissolution de l’unité nationale, une atteinte à la langue française. Il faut la prendre pour ce qu’elle est. Dans la mesure où elle permet un réenracinement identitaire, cette charte est positive. D’autant plus que les États nationaux ont pour obligation de n’adopter que trente-cinq articles sur quatre-vingt-dix-neuf, qu’elle ne s’applique qu’aux véritables langues reconnues comme telles, à l’exclusion des langues des migrants. Il est précisé aussi que leur apprentissage ne doit pas se faire au détriment de la langue nationale.

Le deuxième colloque de l’Alliance Sociale avait pris pour thème : « Langues de France et langue française ». Les exposés présentés constituent la base d’une doctrine en la matière.

« Les dialectes sont des miroirs plus fidèles, plus spontanés, peut-être même les aînés du langage intérieur qui précède tout fait linguistique… Les poètes dialectaux sont appelés à être les gardiens les plus proches des saines sources », disait Pie XII, le 13 octobre 1957.

L’E.E. : Comment expliquez-vous le réveil des revendications régionalistes en Europe occidentale (Flandre, Écosse, Catalogne, Savoie, Italie du Nord, etc.) ?

B.G. : Les réveils régionalistes sont souvent à l’origine des réactions identitaires saines. Les Vendéens en 1793 furent les premiers à se lever en masse pour défendre leurs libertés menacées par le jacobinisme révolutionnaire, qui voulait leur imposer sa religion. Aujourd’hui elles reflètent davantage une réaction contre la mondialisation. Mais comme ils n’ont souvent pas de doctrine très élaborée, ni une conception d’ensemble de la société, reflétant une philosophie de l’homme dans ses origines et sa finalité, ils sont facilement manipulés par des lobbies économiques et financiers, qui les poussent à des actions violentes en vue de créer plus rapidement une Europe des régions, qui abolirait les souverainetés et les entités nationales. Ils font ainsi le jeu du mondialisme.

C’est pourquoi l’Alliance Sociale reste prudente avec les mouvements régionalistes, qui souvent se servent de la légitime aspiration populaire à retrouver ses racines pour véhiculer une pensée marxiste et recréer à l’échelon des régions un nouveau jacobinisme. Elle est également très circonspecte avec le courant libéral qui plaide également pour les libertés régionales, mais par le libre-échange économique. Cela conduit inéluctablement à la disparition des frontières et des souverainetés nationales que nous souhaitons au contraire renforcer en protégeant les économies locales.

L’E.E. : Et que vous inspire le  « souverainisme » national français ?

B.G. : Le souverainisme s’accroche au dogme révolutionnaire de la « République une et indivisible » pour sauver ce qui reste de souveraineté nationale. C’est son côté sympathique. Mais il est pris au piège des idées que la Révolution a elle-même mises en place. Il consolide une conception fausse de l’État-nation qui s’est construit sur l’abolition des corps intermédiaires et la déification de la Nation. Le suffrage universel ne connaît que des individus sans tenir compte de leurs multiples identités. Rappelez-vous la loi Le Chapelier : « Il n’y a plus de corps intermédiaires. Il n’y a plus que des individus et l’État. » C’était la première étape vers la mondialisation. L’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 reprend le même principe. Le souverainisme est dans une impasse.

L’E.E. :  Que répondez-vous aux souverainistes français quand ils accusent les régionalistes de vouloir jouer Bruxelles contre Paris ? Maints exemples ne montrent-ils pas que la technocratie bruxelloise est toute aussi centralisatrice que la parisienne (uniformisation des plaques d’immatriculation, suppression des marchés locaux pittoresques, etc.) ? N’est-ce pas là un risque, pour le régionalisme, de tomber de Charybde en Scylla ?

B.G. : Le principe de subsidiarité doit s’appliquer à tous les niveaux. Les institutions européennes sont en effet aussi centralisatrices et jacobines que l’est la République française parce que Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Delors en ont donné dans le traité de Maastricht une définition totalement inverse de celle d’Althusius, de Saint-Thomas et de Pie XI dans Quadragesimo anno, qui privilégie la structure inférieure que les éléments de niveau supérieur doivent aider, sans vouloir les absorber.

C’est d’ailleurs ce qui fait le force d’autres États fédéraux, comme l’Allemagne ou la Suisse, qui défendent beaucoup plus les intérêts internes de leurs « états » et octroient aux niveaux régionaux de plus grandes libertés.

En France toute initiative est paralysée par une administration totalitaire et l’État national qui étouffe tout dynamisme.

L’E.E. :  Avez-vous la fibre européenne ?

B.G. : Bien sûr ! Mais nous donnons la priorité à l’unité spirituelle avant l’unité économique. L’apogée de l’Europe, ce fut le Moyen Âge avec les échanges entre des universités florissantes, la construction des cathédrales, les structures des métiers qui véhiculaient les techniques les plus avancées pour l’époque.

Et surtout une structure politique confédérale. Nous reprenons volontiers ce que disait Proudhon dans Du principe fédéral : « L’Europe serait encore trop grande pour une confédération unique : elle ne pourrait former qu’une confédération de confédérations. »

L’Europe ne peut être qu’une union de familles de familles.

L’E.E. :  Placez-vous votre combat en faveur de l’identité régionale dans une perspective européenne ? Sinon pourquoi ?

B.G. : La construction européenne est une nécessité. Mais nous pensons qu’il faut prioritairement recomposer d’abord la France avec des structures fédérales. Cette nouvelle configuration renforcera les attributs de la souveraineté nationale dans ses fonctions régaliennes. On pourra dans un deuxième temps travailler à une construction européenne cohérente.

L’E.E. : Huit ans après l’adoption du traité de Maastricht, quelques années après la ratification du traité d’Amsterdam et après le calamiteux sommet de Nice, quel bilan faites-vous de la construction européenne ?

B.G. : Rien n’est jamais blanc-blanc, ni noir-noir. Le résultat global s’avère désastreux. De nombreux pays cherchent à se soustraire aux obligations communes. Le libre-échange a montré sa malfaisance avec les frontières passoires pour la vache folle, les farines contaminées, mais aussi les migrations de populations et les trafics en tous genres. Le drame yougoslave a mis en lumière notre dépendance des États-Unis. Des franges importantes de population vivent au-dessous du seuil de pauvreté, tandis que se bâtissent des fortunes colossales.

En revanche de saines réactions apparaissent : la plupart des pays européens ont reconstitué des structures fédérales; une prise de conscience populaire apparaît pour se recentrer sur des économies locales : le développement de l’agriculture bio, les tentatives de création de monnaies locales avec les S.E.L., la vie provinciale reprend vie… Tous les espoirs sont encore permis.

L’E.E. :  Quelle doit être la priorité de l’Union européenne : l’approfondissement, c’est-à-dire la réforme de ses institutions, ou bien l’élargissement aux États candidats ?

B.G. : La construction européenne n’est pas la préoccupation première de l’Alliance Sociale. L’Europe ne peut fonctionner que sur un équilibre entre deux États forts : la France et l’Allemagne. Celle-ci est en position de leader, à côté d’une France faible, paralysée par ses institutions jacobines. Il faut donc travailler en priorité à cette recomposition.

Ce n’est pas en élargissant à l’infini l’Europe que l’on résoudra le problème. C’est la politique des « mondialistes » qui veulent brûler les étapes pour hâter l’avènement d’un gouvernement mondial qui gouvernera le monde, organisé en une multitude de provinces. Nous récusons ce processus.

L’E.E. :  Pour vous, où s’arrête le continent européen ? Aux marches orientales de la Pologne ? À l’Oural ? Au détroit de Béring ? La Turquie est-elle européenne ? A-t-elle vocation à rejoindre l’Union européenne ? Et la Russie ?

B.G. : La formulation de votre question sous-entend une conception monolithique de l’Europe, comme un ensemble uniforme et homogène.

Il est facile de cerner des territoires insulaires comme l’Afrique ou les Amériques. Mais où s’arrête le continent européen ? Par extensions successives, on peut l’élargir jusqu’à la mer de Chine.

La conception de l’État-nation, héritée de la Révolution française, nous a habitué à concevoir des États aux contours étanches à l’intérieur desquels s’applique une loi unique, imposée autoritairement par une majorité et appliquée par une administration totalitaire. C’est justement l’intérêt du principe fédéral de permettre une variété infinie de statuts particuliers, de conventions, d’unions, d’accords entre ces « états ». La souplesse du fédéralisme, sans aller jusqu’à l’intégration dans une union européenne étanche, autorise des contrats bilatéraux avec des pays limitrophes comme la Turquie. Si nous voulons recomposer la France sur cette conception décentralisée, il convient d’envisager la construction de l’Europe sur le même schéma.

Pour prendre un exemple, l’Empire français a connu au siècle dernier des formules allant de l’intégration des trois départements français d’Algérie aux comptoirs des Indes, en passant par les colonies et des pays sous protectorat comme la Syrie ou le Liban. Rappelons aussi qu’il y eut durant près d’un siècle un royaume franc de Jérusalem.

Si l’on admet que l’Europe, depuis son origine, a fondé son unité spirituelle et culturelle sur l’adhésion aux valeurs de la civilisation chrétienne et que c’est grâce à cette assise qu’elle a pu être le phare du monde et à la pointe du développement et du progrès, on comprendra le danger d’y introduire des pays fortement marqués par des conceptions différentes sur l’homme, la femme, la propriété… On voit par exemple en Algérie ou en Afghanistan à quels désastres irait l’Europe, elle qui a toujours au cours de l’histoire su préserver son identité, comme à Poitiers ou à Lépante.

Nos technocrates et les puissances financières qui mènent le jeu veulent à tout prix construire une Europe économique sans limites, pour satisfaire leurs intérêts. Nous pensons qu’une fois reconstituée une France fédérale solide, il conviendra de constituer le noyau dur de la petite Europe jusqu’à la ligne Oder-Neisse.

Ensuite par cercles concentriques adjoindre par des formules souples d’autres ensembles comme les peuples slaves, jusqu’à l’Oural et à Vladivostok, qui ont droit eux aussi à des autonomies et à des souverainetés reconnues, sans être  systématiquement « intégrés » à une Europe trop vaste pour être une construction durable.

L’E.E. :  Par l’affirmation péremptoire des entreprises transnationales et l’accroissement des migrations intercontinentales de peuplement, la mondialisation ne représente-t-elle pas une menace pour les identités régionales, nationales et européenne ?

B.G. : Justement, ceux qui accélèrent la mondialisation, par le développement effréné des multinationales, le libre-échange et la libre circulation des hommes, des marchandises et des capitaux, menacent les identités régionales et nationales. C’est pourquoi tout ce qui peut réenraciner les hommes et développer les économies locales va dans le bon sens. La philosophe Simone Weil disait : « L’homme vit dans de toutes petites communautés ». Nous avons perdu la taille humaine.

L’E.E. : Vous sentez-vous proche du combat de José Bové contre la « MacDomination»  ? La « culture » américaine ne menace-t-elle pas la diversité culturelle de notre continent ?

B.G. : José Bové a raison de s’attaquer à la culture du Coca-Cola et du Mac Donald. Mais il ne propose aucun projet politique. Son action ressemble à une jacquerie. Il dénonce les effets sans s’attaquer aux causes, ni aux causes des causes. Il joue un peu trop la carte anarchique sans une idée directrice constructive. On sent un peu trop chez lui l’influence marxiste qui manie habilement la dialectique : pauvre contre riche, globalisation d’une internationale des pauvres contre l’internationale des riches, audience que lui accorde le système.

S’il a compris certaines choses, il n’a pas tout compris, et sûrement pas l’essentiel, notamment la création monétaire qui est passée progressivement à 95 % aux mains des banques. « Donnez-moi la possibilité de créer la monnaie, disait Amshed Rotschild, père de la dynastie, et je me moque bien de qui fait les lois. » Le pouvoir politique est aujourd’hui entre les mains du pouvoir financier. « La Révolution, disait Henri Charlier, a retiré aux artisans la propriété de leur métier pour la transférer aux hommes d’argent. » Il faut rendre à la banque centrale le monopole de la création monétaire sans intérêt.

Tant que les professionnels n’auront pas compris qu’il faut rebâtir une économie sociale autour de leur métier, répartir la valeur ajoutée par l’application du crédit social, constituer leur propre banque professionnelle et autogérer des organisations professionnelles mixtes comprenant patrons et salariés, ils resteront dans le schéma révolutionnaire du libéralisme et du socialisme, qui débouchent sur la société concentrationnaire dont nous voyons se développer tous les méfaits sous nos yeux : civilisation du fric, du sexe, destruction de l’environnement, violence, perte des valeurs, drogue, suicide…

Ces objectifs économiques et sociaux sont essentiels dans l’action de l’Alliance Sociale et ont fait l’objet de plusieurs études et ouvrages de personnalités qui collaborent à cette mise en œuvre.

L’E.E. : Le déclin de l’Europe est-il irrémédiable ?

B.G. : Non, à condition que l’Europe retrouve son âme.

L’E.E. : L’Alliance sociale des Peuples et Pays de France a-t-elle des contacts avec d’autres associations régionalistes (ou fédéralistes) françaises et / ou européennes ?

B.G. : Oui, l’Alliance Sociale entretient des rapports avec des personnalités et des mouvements qui ont des aspirations similaires, et qui se réfèrent à la même philosophie politique fédéraliste, mais qui se sentent souvent isolés. Ces mouvements ne sont pas seulement « régionalistes », stricto sensu, mais touchent les problèmes familiaux, professionnels et monétaires. Nous ne sommes pas un mouvement politique classique. Nous fonctionnons beaucoup plus comme une agence de liaison, un centre de réflexion, une école de pensée qui veut approfondir les sujets, un lieu de rencontre et de coordination.

Notre bulletin, L’As de Trèfle, est plus un outil de formation qu’une revue-magazine. Le colloque de l’an dernier avait abordé le problème des langues. Le 17 novembre 2001, à Paris le thème fut : « Quelles structures fédérales pour la France ? ». Il réunit notamment une table ronde sur les libertés locales, avec des représentants de cinq mouvements fédéralistes. Nous avons par ailleurs sélectionné une vingtaine d’ouvrages, anciens ou récents, qui reflètent ces références doctrinales. Nous tenons beaucoup à la formation d’une élite, même peu nombreuse, mais solidement formée. Nous croyons beaucoup plus à la qualité des hommes qu’à leur nombre.

• Propos recueillis  par Maximilien Malirois.

• Paru dans L’Esprit européen, n° 7, hiver 2001 – 2002.

Une alternative personnaliste et fédérale pour l’Europe (entretien avec Janpier Dutrieux)

15 novembre 2009

Jeanpier Dutrieux est président de Fragments Diffusion et directeur de la lettre bimestrielle et des cahiers de cette association qui inscrit son action «dans le cadre de la pensée fédéraliste». Il est également membre-fondateur de l’Alliance sociale des peuples et pays de France animée par Benjamin Guillemaind.

Janpier Dutrieux est par ailleurs l’auteur de l’essai Les ouvriers de la onzième heure « pour le crédit social », Écrivains associés, 1998, (18 €. port payé chez Fragments Diffusion) dont la seconde partie présente les différentes facettes du fédéralisme, notamment le fédéralisme industriel de Hyacinthe Dubreuil, la symbiotique de Johannes Althusius, le communalisme médiéval et le contrat proudhonien. Il a notamment collaboré Aux sources de l’erreur libérale, L’Âge d’Homme, 2000, à Libéralisme, socialisme, deux frères ennemis, Téqui, 2002, et à Un regard citoyen sur l’économie, Yves Michel, 2002. Janpier Dutrieux anime le site Fragments Diffusion.

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L’Esprit européen : Pouvez-vous présenter votre lettre bimestrielle Fragments Diffusion ainsi que votre association ?

Janpier Dutrieux : Fragments Diffusion est une association, créée en 1992, d’alternative personnaliste pour la recherche, la promotion et la diffusion d’une économie créditrice dans le cadre de la pensée fédéraliste. La lettre de Fragments Diffusion a, sur quatre pages bimestrielles, plusieurs objectifs : rappeler la permanence et la complémentarité des propositions économiques, monétaires et sociales alternatives émises par des auteurs comme Pierre Joseph Proudhon, Silvio Gesell, Clifford Douglas, Ernst Wagemann, Alexandre Marc; élaborer une réflexion contemporaine englobante dans la ligne de ces courants de pensée; nourrir la connaissance et la réflexion sur l’actualité et les plus récentes études économiques. Les cahiers de Fragments traitent chacun d’un sujet thématique relatif aux objectifs de l’association.

Pourquoi ce titre ? Par référence à l’intuition proudhonienne que nous reprenons en exergue de nos publications : « La nation française ne renaîtra que de ses fragments ».

L’E.E. : Qu’entendez-vous par « alternative personnaliste » ? Vous réclamez vous d’Emmanuel Mounier ?

J.D. : Fragments Diffusion a l’ambition de favoriser l’émergence d’un débat favorable à l’établissement d’une société à hauteur d’homme, à travers une approche personnaliste de la société, c’est-à-dire qui reconnaisse la pleine et entière souveraineté de fait et de droit, la liberté et la responsabilité, de toutes les sociétés et de tous les États ou corps intermédiaires, en partant de l’homme jusqu’à l’humanité. Je fais notamment référence ici à la démarche et aux travaux d’Alexandre Marc et de l’Ordre Nouveau qui, dans son manifeste du 31 mars 1931, affirmait : « ni individualistes, ni collectivistes, nous sommes personnalistes ». Mais avec Emmanuel Mounier, des auteurs plus anciens qui inspirèrent ou inspirent les analyses personnalistes, Aristote, Thomas d’Aquin, Althusius, Proudhon, Péguy, Simone Weil, Jean-Paul II, impriment également notre pensée.

L’E.E. : Pensez-vous que le personnalisme soit conciliable avec le fédéralisme ?

J.D. : C’est avec saint Thomas d’Aquin que la personne devient la substance première alors qu’auparavant c’était la cité qui, avec Aristote, était le corps politique parfait. La personne est membre des sociétés qui l’entourent en tant qu’être dépendant, obligé de chercher autour d’elle, dans son milieu social, les éléments de sa vie et de son développement. Mais pour autant, et c’est en cela qu’elle est autonome, c’est « un être spirituel dont les opérations propres sont immanentes, elle transcende le milieu social dans lequel elle plonge », écrit saint Thomas. La personne n’est pas autosuffisante puisqu’elle a besoin de la société, d’où l’idée de la suppléance, mais parce qu’elle est ordonnée à Dieu, elle se suffit à elle-même, elle est autonome et libre de ses actes et de ses fins. Les deux principes fondateurs du personnalisme et du fédéralisme, l’autonomie et la subsidiarité, trouvent ici leur fondement que déclineront notamment après lui Althusius, Proudhon, Mounier, et Marc.

L’E.E. : En lisant vos publications, vous faites un sort tout particulier aux questions économiques et sociales. Le fédéralisme a-t-il une dimension sociale et économique ?

J.D. : Le fédéralisme ne peut être viable que s’il repose sur l’ordre et s’élève dans la solidarité. Un système financier qui génère des revenus non gagnés et des rentes de toute nature ne peut produire que des désordres, des distorsions et des concentrations économiques qui interdisent toute mutualité et toute solidarité. C’est aussi à juste titre qu’Alexandre Marc pensait que le « minimum social garanti » (M.S.G.) qu’avait imaginé l’Ordre nouveau est « le sens ultime d’une société fédéraliste ! » (1). Ce combat me semble essentiel et préalable à tout autre. Je fais remonter cette tradition économique communautaire aux premières monnaies fondantes médiévales, connues sous le nom de bractéates, qui circulaient dans un espace et un temps donnés lors des grandes foires. Idéal financier communautaire qui se prolonge avec Proudhon, Silvio Gesell, Clifford Douglas, et continue encore sous diverses formes avec des personnalités aussi trempées et apparemment éloignées que Maurice Allais et Michel Aglietta. Fragments Diffusion milite pour l’instauration d’une monnaie de crédit social exclusivement émise par la Banque centrale, réservée au circuit économique, et périodiquement annulée puis renouvelée afin qu’elle ne puisse être thésaurisée.

L’E.E. : Vous vous réclamez du créditisme. De quoi s’agit-il ? Et en quoi le créditisme est-il fédéraliste ?

J.D. : Je me réclame d’une « économie créditrice », sans doute inspirée du crédit social ou « créditisme », mais qui entend le dépasser.

En effet, le crédit social est un ensemble de mesures d’ordre monétaire, énoncées par Clifford Hugh Douglas, théoricien prékeynésien. Douglas proposait notamment d’équilibrer la production, en volume, à la masse monétaire disponible, par l’émission de crédits non couverts par de l’épargne, et par leur annulation dans l’hypothèse d’une réduction du prix global de la production. Ces crédits devaient être distribués directement aux citoyens sous forme de dividendes uniformes afin de venir compléter les revenus de l’emploi, ou venir compenser des baisses (ou escomptes) de prix demandées par la population aux producteurs. Mais plus largement, je soutiens une économie créditrice, de préfinancement et de conception institutionnaliste, dans la continuité des travaux de C. Douglas (cf. Social credit, 1924, The monopoly of credit), mais également d’Alexandre Marc, (cf. Esquisse d’une économie fédéraliste, M. Marc-Lipiansky, 1976), de Silvio Gesell (La monnaie franche, 1914), de Ernst Wagemann, de Rudolf Hilferding, par opposition aux deux modèles d’« économie de marchés financiers » et d’« économie d’endettement » théorisés par le prix Nobel d’économie 1972 John Richard Hicks.

La réflexion amorcée autour de l’économie créditrice suppose un dépassement des concepts matérialistes développés par les écoles libérales et dirigistes. Par exemple, il s’agit d’opposer aux notions de valeur d’échange, valeur rareté et valeur travail, chères aux marginalistes et aux marxistes, la notion de valeur d’usage qui sous-entend l’idée d’un bien commun, d’un corps intermédiaire usager. Occultés dès la Renaissance, la valeur d’usage est au fédéralisme ce que la valeur rareté est à l’individualisme libéral et la valeur travail au productivisme, les deux faces d’un même matérialisme. Par exemple, il s’agit de concevoir une monnaie interne non thésaurisable, ancrée dans la sphère de souveraineté qu’elle représente. L’intérêt que nous portons à l’école institutionnaliste et aux travaux de Michel Aglietta et André Orléan est ici évident.

L’E.E. : Quel regard l’économie créditrice porte-t-elle sur les théories socio-économiques alternatives telles que l’économie distributive, l’idée gaulliste de la participation, la vision sociale de Hyacinthe Dubreuil ou la doctrine sociale de l’Église catholique ?

J.D. : Nous avons travaillé et travaillons toujours, à divers degrés, avec ces courants. Cependant la doctrine sociale de l’Église catholique, comme son nom l’indique, est un corps doctrinal, et n’a aucune prétention théorique. La doctrine sociale de l’Église est par conséquent notre cadre de référence constant à l’intérieur duquel nous sommes libres d’imaginer toutes les théories que nous voulons, en fonction de l’espace et du temps dans lesquels nous exerçons nos facultés créatrices. Ceci posé, bien que respectueux de l’originalité de chaque groupe, l’ambition de Fragments n’est pas de synthétiser les travaux de chacun, mais de créer un espace nouveau, que j’appelle économie créditrice, capable d’intégrer les apports de tous. Fragments Diffusion participe aux travaux et entretient des liens avec les courants issus de la pensée de l’économie distributive de Jacques Duboin et Georges Valois, de la participation gaullienne et du fédéralisme industriel de Hyacinthe Dubreuil.

À ce propos, le fédéralisme oblige à une réflexion sur l’atelier et sur une organisation post-corporative du monde des entreprises, et, in fine, au rejet de la condition salariale. Le salariat n’est pas une étape, un palier de l’évolution historique, c’est un recul. Pour Alexandre Marc, c’est un blasphème. Il doit être remplacé par une économie coopérative, participative et contractuelle, ou pour employer un terme proudhonien, mutuelliste. C’est d’ailleurs à la suite de Proudhon que Hyacinthe Dubreuil mena, dans les années d’avant et d’après guerre, une longue réflexion sur le fédéralisme industriel qui se déclina dans de multiples expérimentations autour des équipes autonomes de travail.

L’E.E. : Que pensez-vous de la mondialisation et du libre-échange commercial intercontinental ?

J.D. : La mondialisation ne date pas d’aujourd’hui, l’Empire romain en était un modèle, la Renaissance également. En supprimant toutes les protections provinciales et privilèges communaux et les corporations, la Révolution française obéissait à des principes libres- échangistes. Elle entendait unifier un large espace économique qui n’est toujours pas homogène. Dois-je rappeler que l’Île-de-France produit 28,6 % du P.I.B. national alors que le Limousin n’en produit que 1 % et l’apparente riche Bourgogne 2,4 % ? Les techniques ont évolué, les barrières et les protections sont tombées, les effets sont plus rapides.

Si je m’en réfère aux travaux de Pierre Le Roy (2) qui reprend notamment les études et indices de l’Organisation mondiale du commerce, du Bureau international du travail, du Programme des Nations unies sur le Développement, une certaine éthique démocratique et une meilleure diffusion de l’information progressent dans le monde avec la diminution du commerce des armes, des exécutions capitales, du nombre des suicides, de la fracture culturelle et numérique, et une augmentation des internautes. Ceci exprime le côté «avantageux» de la mondialisation. Soulignons également que le Japon paie ces dernières années son manque d’ouverture et la Suisse à depuis 1973 une croissance annuelle moyenne du P.I.B. de 1,26 %, inférieure à celle de 1,74 % des autres pays de l’O.C.D.E. Par contre, le mouvement de mondialisation produit des effets négatifs alarmants: la concentration des entreprises progresse apparemment de façon inéluctable, la moyenne de vie à la naissance diminue, la fracture mondiale calculée selon le rapport P.I.B./habitant progresse de façon significative. Pour résumer, la mondialisation entraîne un certain mimétisme moral mais produit des concentrations capitalistiques de plus en plus importantes qui augmentent les poches de pauvreté. La mondialisation est d’autant moins homogène qu’elle génère des rentes et des contre rentes au gré des mouvements de capitaux, des investissements et des délocalisations. Elle est également destructurante puisqu’elle engendre un brassage culturel et ethnique important.

Quant au libre échange, c’est une plaisanterie. Comment peut-on appeler un échange libre qui se fait dans une monnaie internationale, le dollar, monnaie de la plus importante économie en termes de P.I.B. et de commerce extérieur, dont le cours évolue selon le bon plaisir de ses dirigeants, et qui peut ainsi, de façon unilatérale, freiner les exportations et doper les exportations ? Un libre échange ne peut d’ailleurs être un échange contraint. Pour ma part, je suggère de promouvoir un certain nombre de mesures que nous pouvons articuler ainsi :

1 – Abandon du régime actuel des changes flottants, dont la faculté à produire de la spéculation s’est révélée dans les faits, et du dollar, monnaie courante à usage interne et externe, comme référence des échanges internationaux.

2 – Création d’un système monétaire autour d’une ou de plusieurs zones économiques ayant un numéraire de transaction externe possédant une valeur réelle ancrée, indépendante du temps et du lieu, et par conséquent, parfaitement stable. Cette monnaie d’ancrage, déjà présentée par Jacques Riboud, pourrait être l’eurostable, forme constante de l’euronominal, et posséderait toutes les qualités de stabilité dans le temps et l’espace (3). D’autres zones d’influence économique pourraient également adopter des référents stables, par exemple le dollar stable et le yen stable. Cette diversité permettrait d’adapter les référents internationaux aux modalités économiques des continents et zones d’échanges qu’ils couvrent.

3 – Séparation des activités des banques de dépôt et de prêt, puis de ces dernières et des sociétés commerciales. Retour à la Banque centrale du droit exclusif de création monétaire par couverture intégrale de tous les dépôts en monnaie centrale. Il s’agit tout d’abord, comme le soutient Maurice Allais (4), de dissocier effectivement les activités de prêt et de dépôt des banques secondaires (ou commerciales) et d’obtenir une couverture intégrale des crédits bancaires par des dépôts de terme aussi long. Cette mesure retirerait aux banques le pouvoir de création monétaire ex nihilo qu’elles se sont octroyées à l’insu du public.

Puis il s’agit de dénoncer la coalition d’intérêt, préjudiciable à l’activité économique, entre le réseau bancaire et les sociétés commerciales, notamment avec la diffusion du concept de banque universelle. À ce titre, il faut prescrire, comme le fit le Glass Steagle Act, de 1933 à 1999, la séparation des sociétés commerciales et industrielles et des banques secondaires, afin qu’aucun conglomérat entre banques et sociétés commerciales ne puisse exercer de pression politique. Cette séparation limiterait également le risque systémique en cas de crise financière d’un ou de plusieurs établissements.

4 – Émission exclusive par la Banque centrale européenne d’un volume de monnaie de crédit social à usage interne et limitée dans le temps. C’est là ma proposition centrale. La Banque centrale ayant retrouvé son pouvoir régalien exclusif de création monétaire pourra émettre une monnaie sans intérêt ayant pour contreparties des créances publiques, corporatives ou communautaires (créances sur les Chambres du commerce, sur les Régions, etc.), que ces corps intermédiaires distribueront uniformément auprès de leurs populations sous la forme, par exemple, de dividendes familiaux de productivité. Un volume identique de monnaie sera périodiquement retranché par l’application d’une taxe d’annulation monétaire sur chaque valeur ajoutée consommée, et réintroduit dans les conditions précédemment décrites afin de maintenir l’équilibre économique entre l’offre et la demande de la production. Il importe, en effet, d’injecter et d’annuler périodiquement ce volume de monnaie de crédit social afin qu’il ne puisse être détourné du circuit économique de la production et de la consommation et utilisé à des fins de thésaurisation et de spéculation. Notons que cette monnaie distribuée périodiquement auprès des citoyens sous forme de dividende, quelque soit par ailleurs leurs autres revenus, constituera un socle de revenu universel ou de Minimum social garanti (M.S.G.) comme l’envisageait Alexandre Marc, indépendant du travail et de l’épargne, capable d’éliminer la pauvreté monétaire en Europe et d’accroître notre compétitivité.

5 – Appliquer et actualiser la théorie du mutualisme commercial proposée par P.J. Proudhon. Son principe consiste à mutualiser les rentes de situation différentielles, spécifiques à chaque pays, entre le pays exportateur et le pays importateur, afin d’équilibrer les conditions de l’échange dans un ordre de mutualité commerciale. Il s’agit, en fait, à l’inverse de la pratique protectionniste qui consiste à taxer les importations, de taxer tout au contraire les exportations et d’en remettre la valeur aux producteurs du pays importateur, et non à l’administration de son État, afin que les avantages de l’un viennent compenser les inconvénients de l’autre. En définitive, la mutualité commerciale tend ainsi à favoriser des situations d’autosuffisance.

L’E.E. : Par l’affirmation péremptoire des entreprises transnationales et l’accroissement des migrations intercontinentales de peuplement, la mondialisation ne représente-t-elle pas une menace pour les identités régionales, nationales et européenne ?

J.D. : Bien évidemment. Je distingue cependant plusieurs mécanismes d’agression.

Le plus profond, c’est celui qui rend les valeurs d’échange, par essence marchandes, omnipotentes, au détriment des valeurs d’usage, traditionnellement communautaires. Le rejet de tout service public, le nivellement culturel, l’égalitarisme dans son ensemble, contribuent à encourager la démission du politique et à promouvoir le recours à l’arbitrage des marchés. Il faut dénoncer les sophismes dictatoriaux de la loi de l’offre et de la demande. Puis vient le modèle de développement, instauré par le F.M.I. aux ordres des multinationales, fondé sur l’exportation, et qui entraîne une diffusion rationalisée de produits de consommation indifférenciés et internationaux.

Enfin, la concentration sur des zones d’emplois de populations hétérogènes, sans racine ni culture propres, et dont le destin est lié à la rentabilité des placements internationaux qui y sont affectés. Ces mécanismes créent des hommes, certes apparemment égaux en droits, mais défaits, « sans feu ni lieu ».

L’E.E. : Vous sentez-vous proche du combat de José Bové contre la « MacDomination » ? La « culture » américaine ne menace-t-elle pas la diversité» culturelle de notre continent ?

J.D. : Ce n’est pas la culture américaine en soi qui menace la richesse culturelle de notre continent, c’est l’uniformisation marchande et le nomadisme qui sont destructeurs des diversités sociales et culturelles.

Mais ceux-ci ne peuvent être véhiculés que parce que les peuples et leurs États acceptent le privilège exorbitant accordé au dollar. Déjà, dans sa conférence de presse du 4 février 1965, le général de Gaulle en dénonçait l’existence. Je cite : « Le fait que de nombreux États acceptent, par principe, des dollars au même titre que de l’or pour compenser, le cas échéant, les déficits que représente, à leur profit, la balance américaine des paiements, amène les États-Unis à s’endetter gratuitement vis à vis de l’étranger. En effet, ce qu’ils lui doivent, ils le lui paient, tout au moins en partie, avec des dollars qu’il ne tient qu’à eux d’émettre […]. Cette facilité unilatérale qui est attribuée à l’Amérique contribue à faire s’estomper l’idée que le dollar est un signe impartial et international des échanges, alors qu’il est un moyen de crédit approprié à un État ». C’était en 1965, si le système monétaire international était, en théorie, un système de changes fixes autour d’un dollar indexé sur l’or (trente-cinq dollars l’once), il ne l’était déjà plus dans les faits.

Or, depuis la décision unilatérale américaine, le 15 août 1971, d’abandonner le système des parités monétaires fixes mis en place en 1945 à Bretton Woods, le flottement du dollar permet aux États-Unis de se financer sur le reste du monde. Ce système permet ainsi aux États-Unis d’étendre leur hégémonie économique sur l’ensemble du monde. Par ailleurs, l’actionnaire principal du Fonds Monétaire International (F.M.I.) est les États-Unis. Il s’en suit (et l’ancien responsable du F.M.I., le prix nobel d’économie 2001 Joseph Stiglitz, l’a bien démontré) que le F.M.I. n’est que l’exécutant du Trésor américain. Ce sont les hauts fonctionnaires du Trésor qui déterminent les lignes de conduite monétaire de la plupart des pays. Tout comme le plan White fut préféré en 1945 au plan Keynes parce qu’il confortait la suprématie américaine, le libre échangisme est imposé au reste du monde par les États-Unis parce qu’il lui profite, ce qui ne leur interdit nullement d’être le pays le plus protectionniste qui soit dans le monde, puisqu’ils peuvent se protéger en changeant la parité de leur monnaie. Pour autant, je ne confond pas les marchands qui ont imposé leur Diktat aux États-Unis et leur peuple américain. Sur ce plan, je comprend le combat de José Bové bien qu’il semble totalement ignorer ou occulter les causes des asservissements qu’il dénonce par ailleurs.

L’E.E. : À l’heure de la mondialisation, le destin de l’Europe unie est-il de se transformer en marché continental ou bien de devenir une grande puissance au même titre que les États-Unis, la Chine, l’Inde et la Russie ?

J.D. : Les techniques s’emballent peut-être aujourd’hui et permettent de réaliser des choses que nous n’aurions pas soupçonnées hier. Pourtant, la mondialisation existe depuis bien longtemps. Il y aura toujours une proximité et un horizon, un local et un global, un personnel et un universel. Ce sera le rôle de l’Europe de le rappeler comme elle l’a toujours fait. Nos sociétés, nous le savons se sont développées autour de trois fonctions productive, défensive et spirituelle. Le marchand et le guerrier ont toujours leur place, mais je ne crois pas que le marché et la puissance puissent durablement légitimer une quelconque union et fédérer les peuples et les cultures européennes. Par contre, la sagesse est une ambition à la hauteur de notre histoire et de sa mission.

L’E.E. : Pour vous, où s’arrête le continent européen ? Aux marches orientales de la Pologne ? À l’Oural ? Au détroit de Béring ? La Turquie est-elle européenne ? A-t-elle vocation à rejoindre l’Union européenne ? Et la Russie ?

J.D. : Vous parlez de continent. Le géographe répond, je crois, en limitant l’Europe au nord par l’océan Arctique, à l’ouest par l’océan Atlantique, au sud par la mer Méditerranée et la chaîne du Caucase, et à l’est par l’Oural. Une partie de la République française, membre de l’Union, n’appartient pas au continent européen. Vous me demandez ensuite si la Turquie est européenne ? De quelle Europe s’agit-il ? Du continent, de l’Europe culturelle et historique, de l’Union européenne ? Le continent est une réalité, l’union est un concept.

Pour moi, l’Europe a une double tradition gréco-latine et judéo- chrétienne. La Turquie n’a pas cette tradition. Ce n’est pas le cas de la Russie. Ces pays ont-ils vocation à rejoindre l’Union européenne ? Je n’ai pas d’avis arrêté sur la question. Une Europe à géométrie variable, qui exige déjà, est parfaitement viable. Chaque modèle répond à une logique qui est parfaitement légitime. L’élargissement de l’Union européenne à vingt-cinq devrait amener à une réflexion de fond sur le mode de gouvernement européen. Il s’agit notamment de considérer les importantes disparités entre chaque pays, par exemple en matière salariale de un à cinq avec les pays de l’est. Personnellement, je ne pense pas que nous puissions construire quelque chose du durable et de grand sans la reconnaissance d’un héritage commun.

L’E.E. : Huit ans après l’adoption du traité de Maastricht, quelques années après la ratification du traité d’Amsterdam et en attendant le calamiteux traité de Nice, quel bilan faites-vous de la construction européenne ?

J.D. : Il semblerait, si j’en crois diverses études, que les pères fondateurs de l’Union européenne envisageaient la construction d’une union politique avant d’établir une zone de libre-échange économique, puis monétaire. Et pourtant, l’Union est aujourd’hui réduite à cette dimension. La carence institutionnelle et le déficit démocratique européens ont favorisé l’émergence d’une caste bureaucratique, certes critiquable mais cependant utile, ne serait-ce que parce que la technocratie apparaît là où la démocratie n’est pas.

L’Europe politique, social et institutionnelle reste à construire. Mais je ne pense pas que les États nationaux auraient autorisé les mêmes politiques régionales sans ce projet de réalisation d’une union européenne. Il en est de même sur bien d’autres plans, par exemple, nous avons redécouvert le principe de subsidiarité, l’existence de nos langues et de nos identités régionales. En découvrant nos voisins, nous nous réinventons.

L’E.E. : Quelle doit être la priorité de l’Union européenne: l’approfondissement, c’est-à-dire la réforme de ses institutions, ou bien l’élargissement aux États candidats ?

J.D. : Je serai tenté de répondre principalement la réforme de ses institutions, et plus encore de l’affirmation de son modèle de civilisation. L’Europe n’a pas encore d’institutions, l’Union européenne oscille entre plusieurs productions juridiques qui s’inspirent aussi bien du centralisme étatique le plus aliénant que d’un fédéralisme inassouvi, limité aux strates étatiques. Dans ces conditions, les adversaires de toute espèce d’union des populations européennes peuvent, à loisir, dénoncer les structures de l’Union existante. Pour les uns, il s’agira de dénoncer les normes technocratiques de la Commission européenne, pour les autres, il s’agira de dénoncer les libertés accordées à certains États. Une clarification institutionnelle s’imposera tôt ou tard. Une Europe à plusieurs centres concentriques où le centre ne serait nulle part ne doit pas effrayer.

L’E.E. : Que vous a inspiré le débat sur la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ? Quelle est votre opinion sur cette question culturelle ?

J.D. : La rigidité des gardiens de l’orthodoxie républicaine française n’a d’égale que leur cécité. Alors que la francophonie se disloque, bien que le législateur ait ajouté à l’article 2 de la Constitution que « la langue de la République est le français », que le sabir anglo-saxon envahit nos campagnes grâce à ses innombrables chevaux de Troie, nous trouvons encore en France des grands prêtres républicains pour reprendre l’antienne de l’abbé Grégoire qui proposait déjà en 1794 devant la Convention « d’anéantir tous les patois ».

J’ai approuvé cette charte, bien qu’il eut été judicieux de distinguer davantage les langues régionales et les langues communautaires. Elle a cependant curieusement focalisé contre elle les vieux démons de l’anti-germanisme. Les langues régionales sont enracinées dans notre histoire, le français s’en est toujours enrichi. Aujourd’hui, les langues régionales de France sont des terreaux grâce auxquels le français peut se ressourcer, se régénérer et se réinventer sans crainte de se corrompre.

L’E.E. : La France a fêté vingt années de décentralisation administrative. Vos impressions sur les lois Defferre et leurs conséquences ?

J.D. : Plusieurs siècles de centralisation ont sans doute déresponsabilisé les responsables locaux. Ils expliquent les excès et les corruptions qui ont pu être relevés dans les premières années qui suivirent l’application des lois de décentralisation. Ils révèlent également l’une des principales carences démocratiques de la loi. En effet, si les lois de décentralisation de 1982-84 dotèrent les assemblées locales de pouvoirs importants, sous le contrôle a posteriori du représentant de l’État et des chambres régionales des comptes, aucune séparation de pouvoir ne fut prévue au sein de ces institutions locales. Ainsi, le président du conseil général devint le chef de l’exécutif et, puisqu’il est également président de l’assemblée départementale, il devint chef du législatif. En d’autres termes, nous avons déjà là un socle institutionnel qui ne peut que favoriser l’émergence de micro jacobinismes régionaux, départementaux et communaux.

C’est pourquoi il importe, au-delà d’une simple séparation des pouvoirs, d’exiger une authentique division des pouvoirs dans les assemblées publiques, et l’application du principe de subsidiarité à tous les niveaux de l’architecture institutionnelle, en aval et en amont de la région.

Ceci posé, en 2002, les régions sont matures, elles sont proportionnellement trois fois moins endettées que l’État. Cette première vague de décentralisation a, en effet, libéré les énergies, régénéré le patriotisme local ou régional, suscité des mouvements de « ressourcement », permis la relance de l’activité locale, la création de nombreuses P.M.E., et favorisé l’émergence de services publics d’intérêt régional et local.

Pourtant, vingt ans après cette tentative de réaménagement territorial, les sièges des multinationales se situent toujours en ne de France et tardent à se décentraliser. Les technologies récentes, notamment Internet auraient pu laisser penser à une accélération de ces décentralisations d’entreprise, mais les compétences, les fournisseurs recherchés, et les gisements d’emploi sont encore plus denses en Île-de-France que dans les autres provinces. Je souligne, par exemple, que 74 % des investissements étrangers se sont concentrés en Île de France entre 1997 et 2000.

L’E.E. : Que pensez-vous du projet constitutionnel de décentralisation voulu par M. Raffarin ? S’agit-il du commencement d’une future République fédérale française ?

J.D. : Je trouve pertinente les mesures que le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin vient de faire adopter, notamment avec le « droit à l’expérimentation » donnant à certaines régions, mais aussi à d’autres collectivités locales, la possibilité de bénéficier d’un transfert de compétences avant possibilité de généralisation à l’ensemble du pays.

Cette démarche rappelle « la dévolution », c’est-à-dire le transfert de compétences exclusives aux régions en matière de santé, d’école et de police locale, qui s’est mise en place en Italie sous l’impulsion d’Umberto Bossi, fondateur de la Ligue du Nord. Il devrait en être pareil en France.

Le concept de « république des proximités » initié par le Premier ministre, avec des pouvoirs renforcés aux régions, avec les expérimentations envisagées par la loi ne pourra être qu’enrichissante et participer à une nouvelle conception de la démocratie. Ensuite, le projet du président de la République et du gouvernement de réformer le titre XII de la Constitution de 1958 qui traite des rapports de l’État et des collectivités locales, en métropole comme outre-mer, permettra sans doute de faire avancer de façon plus efficace la décentralisation. Mais si j’approuve ces mesures, nous devons être conscients qu’elles ne font avancer que la décentralisation, mais qu’elles ne pourront pas instaurer un État fédéral français.

L’E.E. : Ne pensez-vous pas que la décentralisation soit viciée par les habitudes centralisatrices de l’administration régionale tout aussi préjudiciable à la diversité ?

J.D. : J’en suis convaincu. La décentralisation n’est pas le fédéralisme. Le mouvement de décentralisation part du centre, celui du fédéralisme part de partout. Les habitudes centralisatrices, mais surtout la persistance du mythe révolutionnaire de la nation une et indivisible, ont essayé d’étouffer la diversité des peuples de France. Mais le mythe ne peut retenir indéfiniment l’organicité naturelle des corps et la personnalité des êtres. Il convient cependant d’attaquer le mal à sa source. La négation de la diversité et de l’organicité nationale est inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, elle est reproduite dans la Constitution de 1958. La nation, comme le posa le Constituant Siéyès, « existe avant tout; elle est à l’origine de tout ». De ce principe découle l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation, nul corps, nul individu ne peut exercer d’activité qui n’en émane expressément ». Comment voulez-vous dans ces conditions affirmer une quelconque diversité ?

Les principes de la démocratie représentative selon lesquels les élus représentent l’intérêt général de la nation, et ne doivent rendre des comptes qu’à elle, est antinomique au fédéralisme. Le concept de la souveraineté nationale qui ne sacralise que ce corps et refuse l’expression de toute autre souveraineté d’ordre inférieur, comme le stipule l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme, est antinomique au fédéralisme.

Pour que vive une France fédérale dans une Europe confédérale, il faut que la souveraineté nationale éclate en une multitude de souverainetés particulières, divisibles, réciproquement, contractuellement et solidairement unies.

L’E.E. : La décentralisation à la française ne favorise-t-elle pas finalement une centralisation régionale tout aussi préjudiciable à la diversité ?

J.D. : Il y a en effet un risque important de centralisme régional, sans doute le plus apparent, mais aussi communal. En fait, toutes les collectivités locales peuvent générer de nouveaux jacobinismes. Je ne parle pas des départements. Je ne suis pas départementaliste. Je ne crois pas à leur avenir. Les départements sont des divisions administratives émanant de l’autorité éminemment jacobine de l’État en 1790. Ils n’ont ni culture propre, ni autonomie historique, ce furent des courroies de transmissions du pouvoir central, sans dynamisme économique concret. Sans racine, les départements ne survivent que par le bon vouloir de quelques lobbies d’élus, notamment de conseillers généraux. Et les attaques de ce groupe de pression, en particulier émanant de l’Association des départements de France, contre les pays mis en place par les lois Pasqua de 1995 et Voynet de 1999, en illustrent bien le conservatisme.

Pour contrer et annuler tous les micro-jacobinismes naissants, il convient de travailler – et les fédéralistes doivent s’y attacher – à la réalisation d’une authentique politique de libres et mutuels contrats respectueuse du principe de subsidiarité appliquée des plus petites communautés jusqu’aux plus importantes. Je rappelle à ce titre l’interprétation qu’en donnait P.-J. Proudhon. Il écrivait : « Si donc le contrat que je fais avec quelques-uns uns, je pouvais le faire avec tous; si tous pouvaient le renouveler entre eux; si chaque groupe de citoyens, commune, canton, département, corporation, compagnie, etc., formé par un semblable contrat et considéré comme personne morale, pouvaient ensuite, et toujours dans les mêmes termes, traiter avec chacun des autres groupes et avec tous, ce serait exactement comme si ma volonté se répétait à l’infini. […] Ainsi le principe contractuel, beaucoup mieux que le principe d’autorité, fonderait l’union des producteurs, centraliserait leurs forces, assurerait l’unité et la solidarité de leurs intérêts (5) ».

L’E.E. : Afin de résoudre le problème corse, le gouvernement propose d’accorder une véritable autonomie à l’Île de Beauté. Quel est votre avis ?

J.D. : J’inverserai volontiers votre présentation du sujet. Il n’y a pas de problème corse, il y a le problème de la République. Peut-on infiniment imposer une République une et indivisible qui nie la diversité et la personnalité de ces composants ? La personnalité de la Corse dans ses aspects historique, culturel, géographique, la rend plus sensible que d’autres territoires à l’étouffement républicain. Ceci ne signifie pas pour autant que d’autres territoires, comme d’autres corps ne souffrent pas également de manque d’autonomie. Je souhaite que l’expérience d’autonomie de la Corse soit une réussite, bien que je n’en ignore pas la difficulté. La Corse peut modifier la République. Pour cela, elle n’a pas trop le droit à l’erreur.

L’E.E. : Comment voyez-vous le réveil des revendications régionalistes en Europe occidentale (Flandre, Écosse, Pays basque, Savoie, Italie du nord, etc.) ?

J.D. : Il s’agit d’un mouvement longtemps ignoré, étouffé, canalisé, qui resurgit aujourd’hui en réaction au nivellement mondialiste mercantile et dans le cadre d’une approche plus élaborée, plus responsable et plus participative de la démocratie. L’homme vit dans de petits espaces. La demande d’autonomie et de souveraineté qui émane de ces revendications est fondée sur le besoin naturel d’enracinement, d’identité, de propriété et de cadre d’épanouissement de chacun. L’identité régionale peut correspondre à ce besoin, mais elle n’est pas la seule. Comme de nombreux personnalistes, je crois que nous appartenons à une multitude de communautés, et sommes redevables à une multitude d’enracinements, que nous pouvons appeler des identités plurielles auxquelles nous nous référerons davantage demain, et qui auront pour effet de relativiser nos appartenances actuelles.

L’E.E. : Quelle est votre vision idéale de la France et de l’Europe ?

J.D. : La France serait une fédération de corps intermédiaires territoriaux et organiques, librement constitués et souverains, l’Europe une confédération de fédérations européennes.

L’E.E. : Le déclin de l’Europe est-il irrémédiable ?

J.D. : Non, mais nous savons tous que plusieurs maladies sociales rongent notre modèle de civilisation. Je ne chercherai pas à les décliner ici, mais nous ne devons pas préjuger de l’avenir. Il faut garder des raisons d’espérer. L’Europe est un héritage. Si celui-ci disparaissait, alors c’est aussi notre humanité qui disparaîtra.

L’E.E. : L’association d’alternative personnaliste Fragments Diffusion a-t-elle des contacts avec d’autres associations régionalistes (ou fédéralistes) françaises et/ou européennes ?

J.D. : Fragments Diffusion est tout d’abord membre fondateur et autonome, comme la charte d’adhésion le précise, de l’Alliance Sociale des peuples et pays de France. À titre personnel ou dans le cadre de l’Alliance sociale, Fragments Diffusion entretient des contacts avec différentes associations régionalistes et fédéralistes nationales et européennes, comme par exemple, L’Unité normande, le Cercle Michael de Swaen, le Parti fédéraliste breton, le Parti fédéraliste créole, La Fédération, la Société Proudhon… Mais notre objectif, à moyen terme reste de favoriser la création d’une maison commune à tous les fédéralistes et régionalistes de France. C’est pourquoi nous travaillons à l’édification d’une Union des fédéralistes de France, prolongement naturel de Fragments Diffusion et de l’Alliance sociale.

Notes

1 : Bernard Voyenne, « Genèse du fédéralisme marcien », in L’Europe en formation, n° 319.

2 : Pierre Le Roy, Globeco, 3, place de la Montagne du Goulet, 75015 Paris.

3 : Jacques Riboud, Un mécanisme monétaire avec l’euroconstant : l’eurostable, P.U.F., 1996.

4 : Maurice Allais, La Réforme monétaire, Hermann, 1976.

5 : Pierre-Joseph Proudhon, Idée générale de la Révolution au XIXe siècle, 1851.

• Propos recueillis par Maximilien Malirois.

• Paru dans L’Esprit européen, n° 9, automne – hiver 2002.

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