Archives de la catégorie 'FÉDÉRALISME, SUBSIDIARITÉ ET RÉGIONALISME

Orientations pour un régionalisme éclairé par Daniel COLOGNE

1 août 2010

Je remercie mes amis du Mouvement Normand de m’avoir accueilli dans les colonnes de leur revue culturelle (Culture Normande) et de m’envoyer régulièrement leur revue politique (L’Unité Normande), soit directement, soit par l’entremise de leur collaborateur Georges Feltin-Tracol. Je compte également ce dernier au nombre de mes meilleurs amis et ses « tribunes libres » consacrées à la Belgique attestent la conception large que se font de la région les adeptes de la réunification de la Normandie.

Depuis plus d’un demi-siècle, la Normandie est arbitrairement et artificiellement divisée en une Basse-Normandie et une Haute-Normandie dont la réunification est la revendication de base de l’affirmation identitaire normande.

Dans les « trois mots-clés » de Jean Mabire (Unité – Héritage – Ouverture), et comparativement au ternaire que j’ai moi-même esquissé dans des articles précédents, le mot « unité » correspond au mot « identité ».

De même, le mot « héritage » renvoie aux « origines nordiques », dont Didier Patte fait par ailleurs le premier des cinq cercles d’appartenance de l’identité normande.

Le cinquième et dernier cercle est celui de l’« ouverture ». Il y a donc adéquation entre la démarche du Mouvement Normand et ma proposition de « décrucifier le monde » en substituant à l’écartèlement entre les quatre points cardinaux un schéma plus harmonieux, en l’occurrence un triangle Origines (Nord) – Identité (Est) – Ouverture (Ouest), ou mieux encore, pour intégrer le Sud dans ce schéma : un triangle Origines (Nord) – Identité (Sud-Est) – Ouverture (Sud-Ouest).

Ma perspective symbolique s’inscrit dans le cadre d’une géographie spirituelle liée à son tour à la « structure absolue » que je crois discerner dans la figure horoscopique.  Il va de soi qu’en fonction de la situation d’une région en géographie réelle, les axes d’identité, d’ouverture et de retour aux origines peuvent présenter des variantes par rapport aux axes de l’horoscope.

Dans le cas d’une Normandie réunifiée, l’axe Sud-Est, que Didier Patte appelle « séquanien » en raison de son lien avec la Seine, conduit in fine vers le Sud de l’Italie et renoue avec le souvenir du royaume normand de Sicile.  La fondation de ce royaume est l’une des deux grandes aventures de la période ducale (911 – 1204), qui constitue par ailleurs le deuxième des cinq cercles concentriques.

Les origines scandinaves de la Normandie sont bien connues, l’implantation viking de Rollon servant de base à la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant (1066), deuxième aventure majeure de la période ducale. Ainsi la Normandie peut-elle être considérée comme « la matrice du monde anglo-saxon », qu’il faudrait peut-être rebaptiser « monde anglo-normand ». « L’axe du Ponant » reflète un désir d’ouverture vers le Nord-Ouest (Îles Britanniques, États-Unis, Canada).

Mais la volonté d’élargir la géopolitique normande « au vaste monde » se traduit aussi dans « l’axe Plantagenêt » tourné vers le Sud-Ouest (Aquitaine, Espagne, Portugal).  Du comté anglais du Devon à la Lusitanie en passant le Sud-Ouest de la France et la Galice émerge ainsi une conception élargie et éclairée de la région envisagée comme zone de coopération transfrontalière, et non plus comme positionnement de repli frileux face aux périls de la mondialisation, de la tyrannie des grands ensembles, des dérives technocratiques de l’Europe de Bruxelles et des prétentions uniformisatrices pluriséculaires du jacobinisme parisien.

Citant André Siegfried, Didier Patte sait que « la vérité n’est jamais entièrement du même côté ». Aussi ne rejette-t-il pas en bloc toutes les initiatives de Bruxelles, comme par exemple le programme Érasme d’échanges inter-universitaires européens, ou de Paris, comme par exemple la régionalisation (même timide) ébauchée par le gouvernement Raffarin (la brochure de Didier Patte rassemble des textes écrits à partir de 2002).

Opérant une subtile distinction entre la francité (troisième cercle) et la francophonie (quatrième cercle), Didier Patte lance un riche débat entre ceux qui s’ouvrent à une identité multiraciale via le facteur linguistique et d’autres, qui, comme mon excellent ami Rodolphe Badinand, tienne la francophonie pour une « illusion universaliste » découlant du « mal colonial » et de l’exorbitante prétention de la France d’imposer au monde entier son modèle de citoyenneté hérité des « Lumières » :

« Cet air de liberté par delà les frontières
Aux peuples étrangers qui donnait le vertige
Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige,
Elle répond toujours du nom de Robespierre,
Ma France ».
Jean Ferrat.

Une Europe des régions (celles-ci entendues lato sensu) peut s’ouvrir aux Afriques maghrébine et subsaharienne en raison des liens historiques et culturels que nous avons avec ces peuples du Sud. Mais cette ouverture ne peut s’effectuer que si les Européens reprennent au préalable conscience de leurs propres origines et de leur identité spécifique. De même, c’est en redevenant nous-mêmes que nous pourrons enfin réussir l’intégration des allochtones, ce que le pseudo-modèle jacobin est loin d’avoir réalisé dans l’Hexagone (voir La Marseillaise sifflée au Stade de France).

Les responsables de tous les mouvements identitaires d’Europe sont invités à lire l’excellente brochure de Didier Patte.  En s’inspirant de l’organisation et de la démarche du Mouvement Normand, notre famille de pensée peut progresser vers l’idéal d’une Europe à géométrie variable, reflet de l’extraordinaire diversité de nos paysages à l’échelle humaine, émanation de notre singularité géographique face aux steppes, aux déserts, aux chaînes de montagnes écrasantes et aux forêts vierges impénétrables qui caractérisent les autres continents.

Daniel Cologne

• Didier Patte, Pour une géostratégie dynamique de la Normandie.  Réflexions sur les problématiques d’ouverture au monde d’une Normandie redevenue elle-même, Mouvement Normand – Les Éditions d’Héligoland, 2008, 32 p., 8 €.

• Pour commander, écrire au Mouvement Normand, Le Gab, Les Bruyères, F – 27290 Écaquelon, Normandie.

Thomasset perdu et retrouvé ! par Rodolphe BADINAND

25 avril 2010

Hourra ! Les Pages Bourguignonnes de Johannès Thomasset sont rééditées. Dans le panthéon des écrivains enracinés, Thomasset demeure un illustre inconnu. Au début de son roman historique sur Léon Degrelle et la division Wallonie, Saint-Loup l’évoque sans trop s’y attarder. Mais, grâce à ce volume qui regroupe l’ensemble de son œuvre, l’honnête homme a enfin la possibilité de découvrir les idées de ce fier Bourguignon. Il ne sera pas déçu.

Écologiste avant l’heure, nordiciste et défenseur de sa patrie charnelle, la Bourgogne, Thomasset fait l’éloge de la paysannerie et s’exprime en véritable païen. « Il y a, écrit-il, dans la nature deux grandes choses dont la contemplation est salutaire entre toutes : les montagnes et les arbres. Ces deux puissances, divines et vivantes, évoquent pour nous l’indépendance et la beauté. »

Fin connaisseur de la géographie, de l’ethnologie, de l’histoire et de la psychologie de sa contrée, Thomasset a composé ce recueil de textes divers dont le fil conducteur s’appelle l’esprit burgonde… À côté de belles monographies consacrées aux montagnes, aux forêts, au calcaire, il clame son amour pour Dijon et Cluny, sa détestation d’Autun la Romaine et sa désespérance de Roanne l’industrieuse. On y trouve aussi des articles historiques qui saluent « l’aventure bourguignonne » du duc « Karl le Hardi », et deux longues analyses parues dans Stur, la revue bretonne d’Olier Mordrel, sur l’étroite dépendance des campagnes aux villes et aux colonies d’Outre-mer. Ses critiques acerbes du monde urbain, industriel et moderne sont sans concession aucune comme le sont ses carnets de voyage d’outre-Rhin, ses « Impressions d’Allemagne », qui témoignent d’une puissante germanophilie. Chaque page est à méditer, car Thomasset expose une vision – osons employer l’adjectif – prophétique. Cependant, les sommets de cet ouvrage restent « Les merveilleuses victoires de l’Empereur Ulrich » et les poèmes en prose de son « hétéronyme » Hans-Otto Baer.

« Les merveilleuses victoires de l’Empereur Ulrich » est une nouvelle d’anticipation d’une très grande originalité. Par un stratagème  ô combien ingénieux (et drolatique), le narrateur se retrouve projeter dans le futur. Il découvre que la République française a laissé la place à un Empire européen en guerre contre la mercantile Amérique. Il apprend qu’un rejeton de la dynastie des Hohenstaufen, Ulrich, releva l’Allemagne après la Grande Guerre, stabilisa la Mitteleuropa et créa une Confédération du Saint-Empire. Puis, il mit un terme définitif à la chienlit républicaine française en chassant le gouvernement et les politiciens parasites. Clément et inspiré, l’Empereur Ulrich déjacobinisa l’Hexagone. Il redonna leur liberté aux provinces qu’il regroupa en trois cercles d’influence celtique, germanique ou latine, tandis qu’il octroyait à Paris, Lyon et Marseille le statut de ville libre. Ulrich rétablit même le roi de France afin qu’il serve « d’arbitre dans les conflits entre les anciennes provinces ». Désormais, « cet agrégat de petites patries composait une nouvelle et immense Patrie, et celle-ci n’était point tyrannique ». Ainsi, et « par le jeu des alliances, l’Europe se trouva unifiée dans la Grande Confédération du Saint-Empire ».

Au nombre de onze, les « Poèmes de Hans-Otto Baer » constituent un genre poétique viril à mi-chemin entre les aphorismes de Nietzsche et ceux de René Quinton. Telles les vagues furieuses d’une saine tempête, Thomasset assène des vérités trop souvent cachées. On lit avec gourmandise : « La France de Quatre-vingt-treize a mêlé, dispersé les hommes. Depuis ce temps odieux l’Europe vit sous les armes et le poison des révoltes pénètre les cœurs, ronge les cités. » De ces chants splendides et énergiques, le plus beau est « Debout, Europe ! ». Il faut se régaler de ce ton intempestif et prémonitoire. « Là est la vraie guerre, la vaste guerre. Celle de la Sagesse contre la Ruse, de la Pensée contre le Calcul, de l’Europe contre l’Amérique, d’un monde lentement formé, fortement fondu, étroitement ordonné, contre la horde de Barbares que le hasard fit heureux. » Hymne grandiose à l’alliance franco-allemande, noyau vital à toute véritable Europe, Thomasset n’hésite pas à faire des recommandations toujours valables. « Paix sur le Rhin et guerre sur l’Océan. Parez à l’Est, parez à l’Ouest. Deux ne sont pas trop, ni trois, ni plusieurs. Debout toute l’Europe autour de l’Empire. Face à l’Asie, Allemagne ! Face à l’Amérique, France ! Et debout, Europe, debout ! »

À la Libération, on jugea utile de condamner à cinq ans de prison le Bourguignon alors qu’il était resté hors de la Collaboration. Son crime ? Avoir accepté la publication en 1942 en allemand de ses Pages Bourguignonnes sous le titre de Verülltes Licht. Geist und Landschaft von Burgond. En fait, il fallait un prétexte pour faire taire un si grand gêneur. Ce fut réussi puisque Johannès Thomasset se mura dans un silence qui se prolongea jusqu’à sa mort en 1974. Puisse ce livre parler à sa place et transmettre à tous les hommes libres d’Europe une merveilleuse jubilation !

Rodolphe Badinand

• Johannès Thomasset, Pages Bourguignonnes, Éditions de l’Homme libre, 2001, 193 p, 20,82 €.

• Une première version est parue dans Éléments, n° 103, décembre 2001, et fut mise en ligne, une première fois, sur Europe Maxima le 14 août 2005.

Copyright © 2009 tous droits réservés. Propulsé par WordPress Abonnez vous au flux RSS. Traduction WordPress tuto.