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Le réveil américain des identités par Georges FELTIN-TRACOL

24 janvier 2010

Enracinement et multiculturalisme

La réélection triomphale d’Evo Morales à la présidence de la Bolivie, début décembre 2009, n’a que vaguement attiré l’attention des médias français surtout préoccupés par l’état de santé d’un chanteur hospitalisé en Californie. Quelle erreur ! car ce nouveau succès électoral pour Morales, s’accompagnant d’une majorité absolue au Parlement, inaugure un changement profond dans la vie institutionnelle de la Bolivie, surtout qu’entre en vigueur la nouvelle constitution, entérinée en janvier 2009 par référendum, qui fait de l’État une République plurinationale avec des autonomies régionales, départementales, municipales et communautaires (ou indigènes). Cette transformation radicale marque particulièrement l’aboutissement d’un long processus revendicatif commencé à l’orée des années 1960 sur l’ensemble du continent : le retour des Indiens d’Amérique.

Ce réveil est fort bien étudié par Yvon Le Bot dans La grande révolte indienne. Mêlant sociologie, sciences politiques, histoire, philosophie politique, ethnologie et géographie, il relate les heurs et malheurs des mouvements d’affirmation identitaire amérindiens tant en Californie qu’au Chili, au Mexique qu’au Pérou. Une fois le livre refermé, on arrive à se demander si les autres manières de désigner l’Amérique centrale et du Sud telles que « Amérique romane », « Amérique ibérique » ou « Amérique latine » demeurent toujours bien pertinentes. En effet, « les mouvements indiens ont contribué à modifier l’image d’une Amérique qui n’est plus uniformément latine, où le modèle de l’État-nation homogène s’est affaibli, la société civile s’est affirmée, les acteurs ont acquis plus d’autonomie, en même temps que se creusaient les inégalités et que des pans entiers de ces pays glissaient dans les flux et les réseaux globalisés ».

En suivant l’auteur dans ses enquêtes sur le terrain, on apprend que les mouvements indiens ont commencé à défendre leurs cultures menacées, puis à se lancer, parfois, en politique (Équateur, Pérou, Bolivie, Mexique avec les zapatistes du fameux sous-commandant Marcos).

Yvon Le Bot évoque, il va de soi, l’influence du président vénézuélien Chavez, mais il en relativise la portée. « Hugo Chavez assaisonne sa “ révolution bolivarienne ” d’innovations d’un passé indien alors même que Bolivar défendait des positions jacobines hostiles à la diversité culturelle (1). » Le réveil indien ne se conçoit d’ailleurs pas comme un « retour à la tradition, [un] revival précolombien ou [un] néo-indianisme new age ». Les luttes indigènes « visent à l’intégration des Indiens dans la nation sur un pied d’égalité, sans qu’ils aient à renoncer à leur identité. […] Elles mettent en cause, en revanche, les modèles verticaux et étatistes et participent à l’émergence d’une société civile et d’une culture politique qui ne gravite plus de manière aussi exclusive autour de l’État et des partis, qui se reconstruit dans les rapports entre la société et le pouvoir. Elles tissent des réseaux en deça et au-delà des institutions de l’État- nation ». Bref, par leur action, « les luttes indiennes dessinent-elles des orientations culturelles, sociales et politiques différentes de celles qui se sont imposées depuis la Renaissance et la Découverte, Descartes et le traité de Westphalie ? Ouvrent-elles la voie à des recompositions ? »

S’affranchir de l’assimilation

Judicieux questionnements, d’autant que l’auteur rappelle que si ce phénomène ne se veut jamais exclusif et « ethniciste », sauf pour l’ethnocacérisme péruvien des frères Humala et le Mouvement indien Pachakuti (M.I.P.) de Felipe Quispe en Bolivie. Ce réveil s’oppose principalement aux politiques étatiques nationales-populaires mises en œuvre d’intégration des minorités via une économie protégée, de substitution des importations, d’industrialisation, de réformes agraires et d’extension des infrastructures et des services publics d’enseignement et de santé. On oublie trop souvent qu’avant de pâtir d’une décennie au moins de régimes militaires néo-libéraux et atlantistes, l’Amérique du Sud se caractérisa par de singulières expériences nationales-révolutionnaires (2). C’est d’ailleurs dans cette continuité que s’inscrit le président Chavez dont « la politique […], précise Yvon Le Bot, est plus d’intégration par assimilation que de promotion de la différence » alors que la quasi-totalité des forces autochtones en recherchent le dépassement qu’elles axent vers un « multiculturalisme tempéré ». « De nombreuses organisations indiennes se sont efforcées de faire reconnaître le caractère multiculturel, pluri-ethnique, voire plurinational, des sociétés et des États nationaux et d’inscrire cette réalité dans les institutions. » On aura compris que le multiculturalisme ici mentionné n’a aucun rapport avec celui que vante la société globale occidentale.

Les mouvements amérindiens contestent le modèle, hérité des Lumières, de l’État-nation. Leur démarche se veut identitaire et communautaire. Elle puise dans « le territoire [qui] est, avec la langue vernaculaire, l’une des principales composantes de cette identité. Pour un paysan, la terre n’est jamais seulement un moyen de production. Cela est particulièrement vrai pour les Indiens. Qu’il s’agisse de groupes amazoniens vivant de l’horticulture, de la cueillette, de la chasse et de la pêche ou de paysans indiens des Andes ou de Mésoamérique, le territoire et l’environnement sont des éléments essentiels de la représentation du monde, de la communauté et de soi. Les Andins l’exprimèrent dans le culte de la Pachamama (Terre Mère). Tout au long du XXe siècle, cette dimension avait été bannie par les mouvements populistes qui prônaient le métissage et l’effacement de la différence indienne, par les réformes agraires et les mouvements paysans visant l’intégration et la modernisation. Elle était combattue également par les organisations d’inspiration marxiste qui s’efforçaient de faire entrer les Indiens dans le schéma de la lutte des classes, fondé sur le développement des forces productives et sur les rapports sociaux de production (3). » Ne serait-ce pas les timides esquisses d’une « troisième voie » continentale ?

Prolongement révolutionnaire-national ou avancée identitaire ?

Yvon Le Bot ajoute que « dans certains cas, […] le multiculturalisme tempéré et le national-populisme identitaire ont contribué à élargir le champ démocratique, le premier en l’étendant aux droits culturels, le second en promouvant la participation sociale et politique des Indiens. Une troisième orientation, différente des précédentes, vise à changer la société et la culture politique depuis le bas, sans prendre le pouvoir. La figure emblématique en est le zapatisme ». Les modalités d’action et d’intervention varient donc suivant les circonstances, la période et le lieu. En Bolivie par exemple, le politologue Hervé Do Alto explique qu’« on assiste à un véritable bouleversement de la société bolivienne. Mais plus qu’un projet révolutionnaire, c’est un processus nationaliste qui place en son cœur les paysans et les indigènes (4) ».

Pour sa part, l’auteur constate que « naguère, l’idée que les mouvements indiens mettent en danger la cohésion nationale était formulée principalement par les défenseurs de la souveraineté de l’État-nation. […] Aujourd’hui ce sont plutôt les mouvements indiens qui défendent la nation face au marché globalisé, contre les logiques de fragmentation et de désarticulation portées par les groupes économiques dominants. En Bolivie, ils soutiennent Morales contre les secteurs autonomistes animés par le patronat de Santa Cruz ».

Hormis par conséquent l’ethnocacérisme et le M.I.P. qui « prépare le rétablissement de l’empire inca du Tawantinsuyu; le Qollasuyu, qui correspond grosso modo à l’actuelle Bolivie andine, en est l’une des quatre parties. Le Manifeste de Jach’ak’achi, charte du mouvement, prône l’autodétermination, l’autonomie territoriale, la reconnaissance de l’identité culturelle et religieuse dans la perspective » d’un État séparé et ethnocentré, Yvon Le Bot avance qu’« aucun indianisme radical, du type de l’islamisme politique ou d’un quelconque nationalisme à base ethnique ou religieux, n’a prospéré dans la région. Ce qui n’exclut ni les conduites communautaristes exacerbées comme celles des Chamulas traditionalistes au Chiapas, ni l’engouement des Indiens pour des intégrismes religieux, pentecôtistes ou autres (il existe même, au Mexique, des groupes indiens islamistes !) (5) ». Mieux, on a l’impression à la lecture de l’essai que les mouvements indiens semblent s’être parfaitement adaptés à l’hypermodernité, à la liquidité et aux fluctuations de notre ère. Ils « s’inscrivent effectivement dans la globalisation, mais à partir des conflits et des orientations culturelles qu’ils construisent ». Il s’en suit une perception d’« identités locales, régionales, nationales et transnationales [qui] s’empilent, s’emboîtent sur le modèle des poupées russes ou forment des cercles concentriques et mouvants », d’où des contentieux en gestation. Le journaliste Paulo A. Paranagua rapporte les dissensions actuelles entre les Indiens de Tinguipaya (département de Potosi) et le gouvernement bolivien. « Nous voulons conserver nos us et coutumes, mettre en valeur notre tradition indigène et notre territoire, déclare le chef traditionnel Pedro Tabonda, tandis que le gouvernement prône la syndicalisation des paysans et méconnaît nos autorités » (6).

Maintien de l’État ou renaissance des communautés ?

Avec la victoire d’Evo Morales en décembre 2005, pour la première fois, un mouvement indien prenait la direction d’un État. Certes, d’autres avaient déjà participé à des coalitions gouvernementales comme le Mouvement Pachakutik en Équateur ou contribué à la lutte armée (l’Armée zapatiste de libération nationale au Mexique ou le Quintin Lame colombien) (7), mais aucun n’avait eu jusque-là la charge écrasante de diriger une entité étatique, la Bolivie en l’occurrence, comme il revient au Mouvement vers le socialisme (M.A.S.).

Outre une histoire politique et géographique mouvementé (8), l’originalité de l’exemple bolivien vient aussi que l’actuel parti au pouvoir, le M.A.S., est « plus qu’un parti, […] un conglomérat ou au mieux une fédération d’organisations sociales. […] Plus qu’un parti, [il] se veut l’instrument politique de rassemblement des mouvements sociaux ». C’est en cela que Hervé Do Alto estime que Morales est l’héritier du M.N.R. et de la révolution de 1952. Le M.A.S. est d’ailleurs « plus populiste que socialiste, insiste Yvon Le Bot. Il combine thèmes populistes et thèmes identitaires. Il mobilise de larges couches de la population, indiennes ou métisses, imprégnées de culture et de valeurs andines ».

Par La grande révolte indienne, tout en examinant un sujet spécifique, Yvon Le Bot aborde des questions qui nous concernent tout autant dans une perspective postmoderne et non relativiste. « Comment concilier l’égalité et la différence, l’universel et le particulier ? Comment s’articulent les mouvements sociaux et les mouvements culturels ? Les affirmations identitaires sont-elles nécessairement porteuses de violence ? Quelles relations s’établissent entre communauté et modernité ? Que deviennent les identités et l’action collective à l’ère de la globalisation et des migrations transnationales massives ? » Intéressantes problématiques pour la réflexion des prochaines années…

Des Européens persistent encore à voir dans l’Amérique du Sud un « Extrême-Occident ». L’ouvrage d’Yvon le Bot démontre avec brio qu’il serait temps d’abandonner cette vision convenue et de découvrir que « mouvements identitaires et politiques multiculturelles ont fait que l’Amérique latine n’apparaît plus comme simplement “ latine ”, mais aussi indienne, noire… » Assisterions-nous donc aux prémices d’une nouvelle civilisation ?

Georges Feltin-Tracol

Notes

1 : Rappelons que Simon Bolivar (1783 – 1830) était un enfant des Lumières triomphantes et que son dessein de maintenir les anciennes colonies espagnoles d’Amérique en une très Grande Colombie s’apparentait au projet continental de son modèle : Napoléon Ier.

2 : À part les cas brésilien et argentin avec Vargas et Peron, l’Amérique du Sud connut trois autres expériences originales. Créé en 1943 par des vétérans boliviens de la Guerre du Chaco (1932 – 1935), le Mouvement nationaliste révolutionnaire (M.N.R.) fomente en avril 1952 une révolution nationale soutenue par les mineurs, les paysans et les classes moyennes contre l’oligarchie en place. Le gouvernement national-révolutionnaire de Victor Paz Estensoro accorde le suffrage universel, fait une réforme agraire, autorise les communautés indiennes à reprendre les terres usurpées, légalise les syndicats et nationalise les trois grandes compagnies minières. Entre 1968 et 1975, le régime nationaliste, corporatiste et progressiste du général Juan Velasco Alvarado dirige le Pérou. De 1972 à 1976, l’Équateur vit avec une junte de militaires nassériens présidée par le général Guillermo Rodriguez Lara. Promoteurs d’un programme « nationaliste, militaire et révolutionnaire », ces officiers, aussi influencés par le phalangisme, s’opposent aux compagnies pétrolières. Juan Velasco Alvarado et son expérience nationaliste sont des références revendiquées et assumées par Hugo Chavez.

3 : On ignore trop souvent en Europe que les jeunes républiques sud-américaines menèrent des politiques d’indifférenciation ethno-culturelle bien souvent reprises par l’ensemble des partis, y compris les plus radicaux. Ainsi, l’intégralisme brésilien – qu’on assimile un peu trop vite à une forme locale de fascisme – célébrait le passé indien du Brésil et encourageait la naissance d’une race brésilienne issue du métissage des différents groupes ethniques présents dans le pays. Pour plus de détails, voir Hélgio Trindade, La tentation fasciste au Brésil dans les années trente, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1988.

4 : in Libération, 5 et 6 décembre 2009.

5 : Yvon Le Bot semble surpris par l’existence d’un islam amérindien. On pourrait y voir une influence de Frithjof Schuon et de sa confrérie soufie hétérodoxe installée aux États-Unis. En fait, même si les conversions restent très minoritaires, de nombreux Mexicains, Indiens, Latinos ou Chicanos, rejoignent l’islam après avoir découvert que l’Ibérie fut l’Al-Andalus pendant au moins sept siècles. Sur ce phénomène, cf. Frédéric Faux, « Les Indiens Chamulas déracinés séduits par l’islam », Le Figaro, 2 janvier 2006.

Ajoutons par ailleurs que l’Amérique du Sud accueille depuis la fin du XIXe siècle des communautés venues du Proche-Orient qui sont appelées « Turcos ». Certains de leurs descendants sont parvenus à la présidence de l’Argentine (Carlos Menem) et de l’Équateur (Abdala Bucaram et Jamil Mahuad Witt). L’un de ces enfants de « Turcos » était le colonel patriote argentin Mohamed Ali Seineldin (1933 – 2009) dont on lira le bel hommage nécrologique de Christian Bouchet, « Seineldin, ce catholique qui se prénommait Mohamed Ali », 23 octobre 2009, sur le site Vox N.R. (http://www.voxnr.com/cc/etranger/EkVyFEpFFukjYmGlgM.shtml).

6 : in Le Monde, 6 et 7 décembre 2009.

7 : Dans le cadre d’un État colombien déliquescent et en prise avec diverses guérillas telles que les marxistes des F.A.R.C. (Forces armées révolutionnaires de Colombie), les guévaristes de l’E.L.N. (Armée de libération nationale), les maoïstes de l’E.P.L. (Armée populaire de libération), les narcotrafiquants et les paramilitaires, une association indienne, le Conseil régional indigène de Cauca, fondée dans les années 1960, crée et organise sa propre force d’autodéfense, le Quintin Lame (Q.L.) ainsi baptisé en mémoire de Manuel Quintin Lame qui œuvra en faveur de la cause autochtone au début du XXe siècle. Bien que suscité et encadré par des Indiens, le Q.L. avait un Noir pour principal chef militaire. Allié aux guérilleros du M.19, un mouvement de gauche nationaliste, il participe en 1986 à une ébauche de guérilla continentale d’inspiration bolivarienne, Batallon America. Le Q.L. qui ne pratiqua jamais le terrorisme se dissout en 1991.

8 : Il faut garder à l’esprit que le Bolivie est le pays qui a connu depuis son indépendance en 1825, le plus grand nombre de coups d’État et de révolutions au monde. Par ailleurs, entre 1825 et 1940, le territoire bolivien s’est rétréci de 2 340 000 km2 à 1 090 000 km2 au profit du Brésil, du Paraguay et du Chili. L’annexion de la province océanique d’Antofagasta par le Chili demeure encore un traumatisme vivace si bien que La Paz persiste à maintenir une marine pour un pays sans littoraux !

• Yvon Le Bot, La grande révolte indienne, Robert Laffont, coll. « Le monde comme il va », 2009, 364 p., 21 €.

Ne pas mourir pour New-York et Washington par Maximilien MALIROIS

21 décembre 2009

Malgré sa brutalité, ce titre oblige les Européens à examiner avec attention le nouveau contexte international issu du double attentat du 11 septembre 2001. Par bien des aspects, l’exercice est salutaire tant notre environnement médiatique se sature d’excès médiatiques, d’américanophilie exagérée et de discours guerriers outranciers. Après la guerre du Golfe de 1990 – 91 et l’agression contre la Yougoslavie en 1999, la machine à bourrer les yeux et les oreilles s’active de plus belle… Il est temps de s’interroger aux raisons qui devraient inciter les Européens à ne pas participer à l’engrenage militaire.

Défense de l’« American way of life » ?

Dans sa deuxième ou troisième déclaration, G.W. Bush déclara que les terroristes s’en prenaient au « mode de vie américain » et qu’il faudrait se battre pour sa sauvegarde. Or ce mode de vie se résume par la suprématie totalitaire du fric, le gaspillage des ressources naturelles et l’obésité physique et morale des Américains. De nombreuses études scientifiques ont prouvé que si la planète entière adoptait le système de consommation américain, la Terre deviendrait un astre mort en moins d’une année. Les Européens ont-ils vraiment envie de crever pour les gros Américains destructeurs d’écosystèmes, gaspilleurs en énergies ? L’Amérique est responsable. Ses habitants aussi.

Au-delà de la politique étrangère des gouvernements U.S. conçue comme des expéditions guerrières selon l’excellente analyse de Noam Chomsky, c’est la grande majorité des citoyens américains qu’il faut accuser. En effet, ce peuple – si peuple il y a, ce qui reste à démontrer – n’est pas innocent. Comme l’a fait remarquer un militant communiste lors de la Fête de L’Humanité, « le peuple américain n’est-il pas lui aussi responsable quand on observe le taux d’abstention lors des élections présidentielles ? » (in Le Monde, 18 septembre 2001). Depuis trop longtemps, la société américaine et en particulier sa bourgeoisie, a prospéré sur l’asservissement global des autres continents. Comment ne pas approuver Arlette Laguiller quand elle estime qu’« à cause de l’Amérique, les deux tiers de la planète ont été transformés en camp de concentration pour pauvres » ? À la suite de Chomsky, de l’écologiste Ralph Nader, du cinéaste anti-libéral Michaël Moore, les Américains les plus lucides (oui, il en existe !) comprennent que l’impudence mondiale des U.S.A. a trouvé ses limites. « D’ordinaire, dit John Lurie, un musicien et acteur new-yorkais, c’est l’Amérique qui fait subir au reste du monde ce qui vient de lui arriver. Ce n’est pas forcément un mal que l’Amérique en fasse l’expérience. » (in Centre-Dimanche, 18 septembre 2001). Pour le pays qui a bombardé les villes françaises en 1944, Dresde, Hiroshima, Nagasaki, HanoÏ, Bagdad et Belgrade, la date du 11 septembre doit devenir une leçon à méditer. Dorénavant, quand les Américains verront à la T.V. leurs fat boys provoquer des dommages collatéraux, ils se souviendront du World Trade Center.

Combien de minutes de silence ?

Les appels éhontés à la solidarité et à la morale transatlantiques appartiennent à un formidable chantage à la compassion occidentale. Sous l’impact des images et à la vue de la Grosse Pomme, lieu où se déroulèrent tant de happy ends cinématographiques, foudroyée, les Européens ont été sommés d’observer une, deux, trois, cinq (on ne sait plus vraiment la quantité) minutes de silence le 14 septembre dernier. Pourquoi des minutes de silence à durée élastique pour ces victimes-là ? Pourquoi ce bel unanimisme venu des gouvernements paillassons, des partis corrompus, des syndicats incapables, des multinationales arrogantes et des médias serviles ? Y a-t-il eu des minutes de silence pour les victimes des bombardements de Bagdad et de Belgrade, dont les tués de l’ambassade de Chine ? Plus récemment, y a-t-il eu des minutes de silence au niveau national, européen, voire mondial, pour les morts de l’explosion de l’usine chimique de Toulouse ? Non ! Qu’est-ce qui justifie alors cette différence de traitement ? On ne peut que saluer le maire sans étiquette d’Eygalayes, un village de 76 habitants dans la Drôme, qui a refusé le deuil quasi-officiel. « Je condamne toutes les formes de terrorisme. Toutes les victimes ont mon respect. Mais les victimes américaines valent-elles plus chères que les autres ? » (in Marianne, 24 – 30 septembre 2001) Il faut le croire… Le talentueux écrivain, Patrick Besson, ne s’est pas trompé quand il observe dans sa chronique télévisuelle du Figaro-Magazine (22 septembre 2001) que « si […] on respecte trois minutes de silence pour les 5 000 morts américains du 11 septembre 2001 combien de minutes de silence faudrait-il pour honorer la mémoire du million d’Irakiens, morts à cause de l’embargo économique contre leur pays ? J’ai compté : dix heures. Idem pour les trois millions de morts vietnamiens causés, dans les années 60 et 70, par les bombardements américains : trente heures… ». C’est l’éternel deux poids – deux mesures.

Et surtout qu’on ne vienne pas affirmer que cette campagne obligatoire (ou presque) sert à remercier les États-Unis pour leur action libératrice au cours des deux guerres mondiales du siècle dernier. Il est aujourd’hui de notoriété publique que les États-Unis sont entrés en guerre en 1917 afin d’empêcher que le Mexique s’allie à l’Allemagne en échange, en cas de victoire de Berlin, de la reprise de tous les territoires de l’Ouest (de la Californie au Texas) perdus en 1846. Le torpillage du Lusitania ne fut qu’un prétexte pour l’opinion américaine. Ce navire neutre transportait d’ailleurs dans ses cales du matériel de guerre pour la Grande-Bretagne… L’attitude américaine reste utilitariste : son Sénat rejeta le traité de Versailles, puis le pays s’enferma dans un autisme politique tout en pratiquant l’interventionnisme financier dans les pays européens ruinés. Après le krach boursier du jeudi noir 1929, le retrait brutal des capitaux américains d’Allemagne accéléra la crise économique, ce qui favorisa l’essor du nazisme. Quant à la Seconde Guerre mondiale, le débarquement du 6 juin 1944 ne fut possible que par le sacrifice, aujourd’hui largement oublié par une « Mémoire » bien hémiplégique, des partisans yougoslaves du Maréchal Tito et des soldats soviétiques de l’Armée rouge. Sans la fixation de nombreuses divisions des forces de l’Axe dans les Balkans et sur le front de l’Est, jamais les Anglo-Saxons n’auraient pu prendre pied en Normandie. Et puis, s’il fallait remercier toutes les puissances qui ont aidé les Européens dans leur histoire, il faudrait se rappeler que l’Occident évita en 1258 l’invasion musulmane grâce aux Mongols… Exprimons-nous notre « éternelle » gratitude envers les habitants de la Mongolie gravement touchée par une terrible sécheresse ?

Les considérations historiques mises de côté, il faut rester réaliste et pragmatique. La guerre contre l’Afghanistan, son régime idiot et ses appuis ne concerne absolument pas les Européens. On est effaré devant l’alignement irréfléchi et servile des États européens derrière les États-Unis. La palme revient à l’ardeur guerrière de la Grande-Bretagne qui, une fois de plus, démontre dans les faits la force de l’« appel du Grand Large ». Il est nécessaire d’envisager la possible intégration de la perfide Albion en tant que 51e État des U.S.A. Si cela devait arriver, les vrais Européens devront alors se montrer intransigeants à l’égard de la réunification inconditionnelle des deux parties de l’Irlande au sein de l’Eire et l’adhésion à l’Union fédérale européenne de l’Écosse et du Pays de Galles indépendants. Pour l’heure, non contents de faire preuve d’un suivisme total qui laisse pantois, les dirigeants européens ont accepté sans discussion l’application de l’article 5 de la Charte de l’Atlantique Nord qui stipule que si un État membre de l’O.T.A.N. est agressé, l’agression est considérée comme touchant tous les membres de l’alliance. On comprend mieux les vrais motifs de la non-dissolution de l’O.T.A.N. à la fin de la Guerre froide. Il s’agit de faire défendre les intérêts de la Maison blanche par des « nègres » européens ! Cela ne sera pas la première fois que Wall Street prospérera sur les cadavres des Européens…

Il est inadmissible que des Européens versent leur sang en Afghanistan, au Pakistan ou ailleurs pour Bush et sa clique pétromaffieuse ! Il est consternant de voir l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Italie, la Grande-Bretagne se placer sous la Bannière étoilée, prêtes à agir contre des forces qui ne nous menacent pas directement. Dès à présent, agissons en faveur du jeu de l’Europe. Qu’elle serait merveilleuse, cette neutralité du Vieux Continent ! Ayons le courage de refuser l’escroquerie géopolitique du jeune siècle.

Le choc pour quelles civilisations ?

Depuis le 11 septembre, on assiste à une prolifération considérable d’articles dont certains ne valent rien. Le pire d’entre eux est le texte de Henri d’Orléans, ci-devant comte de Paris, qui, dans Le Figaro (3 octobre 2001), délire franchement sur le chiisme qu’il désigne comme le responsable de tous les maux. Qu’Oussama Ben Laden soit un wahhabite, c’est-à-dire un militant radical du hanbalisme, l’école la plus rigoriste du sunnisme, n’a pas sauté aux yeux de notre docte âne et  accessoirement pseudo-prétendant. Celui-ci ignore en outre que les talibans persécutent une ethnie, les Hazara, qui est chiite qu’ils assimilent à une hérésie, et qu’ils entretiennent de très mauvaises relations avec Téhéran… La presse rappelle à l’envie le thème éculé du « choc des civilisations » d’après le titre de l’essai de Samuel Huntington. Peu de commentateurs ont relevé que, proche des milieux conservateurs U.S., Huntington tenait à répondre à Francis Fukuyama et à sa thèse de la « fin de l’Histoire ». Le choc des civilisations s’inscrit à l’origine dans une controverse interne aux États-Unis du début des années 1990 alors en pleine vague du Politically Correctness et du multiculturalisme universitaire. C’est dans ce contexte que l’essayiste Benjamin Barber récusa ensuite Fukuyma et Huntington en les renvoyant dos à dos avec son célèbre Djihad versus MacWorld.

L’ouvrage de Samuel Huntington postule l’existence de plusieurs civilisations dont deux, l’occidentale et la slave-orthodoxe, se partageraient notre chère Europe. De notre point de vue souverainiste, fédéraliste et régionaliste européen, ce découpage est inacceptable : l’Europe ne serait être tiraillée entre deux ensembles de civilisation ! Par ailleurs, l’essai de Huntington est profondément atlantiste et russophobe alors que sur ce dernier point, on assiste à la convergence de Moscou et de Washington sur des intérêts communs. La constitution d’un axe Washington – Bruxelles – Moscou, clairement orienté contre le fondamentalisme musulman, marque l’émergence d’une « sphère de coopération militaire transocéanique » de Vancouver à Vladivostok. Or, dans cette sphère transcontinentale, les intérêts particuliers de l’Europe risquent d’être broyés sans le moindre ménagement. Cette guerre n’est pas la nôtre.

Contre tous les talibans…

Européens sincères, osons affirmer que le conflit actuel concerne principalement deux formes de talibans, deux manières de voir puritaines du monde ! Les frappes sur Kaboul marque la confrontation entre les nostalgiques des croisades et des zélotes du djihad, entre ceux qui terminent chacune de leurs déclarations par « God bless America » (Que Dieu bénisse l’Amérique) et ceux qui scandent « Allah Akbar » (Dieu est grand). Dans cet affrontement au fanatisme évident, l’Europe doit être au-dessus du bourbier et soutenir une position politique. À la rengaine « Nous sommes tous des Américains », il faut répliquer que l’Europe n’est pas les États-Unis, un pays édifié à partir de communautés fuyant les persécutions pour cause de dissensions religieuses. L’Europe possède une arme secrète redoutable pour les sectes de tout acabit : la laïcité.

Le terme de laïcité comporte une polysémie qui brouille son sens véritable. La laïcité n’appartient pas aux laïcards derniers bouffeurs de curés. Être laïque, c’est ne pas privilégier la chasse du fait religieux ou vouloir son repli maximal dans la vie privée des individus. Ce n’est pas l’athéïsme. La laïcité européenne ne nie pas l’évident héritage religieux et spirituel de l’Europe, entamé par le polythéisme, repris par le message biblique, redécouvert par la Renaissance, affiné par les Lumières (dans toutes ses variantes nationales, y compris l’Enligthment et l’Aufklärung) et désormais sécularisé. L’union de l’Europe et la prise en compte de sa diversité intrinsèque exigent la subordination des valeurs religieuses aux principes politiques. Cette conception de la laïcité provient directement de la vision qu’avaient les Politiques français du XVIe siècle. Afin de mettre un terme définitif aux effroyables Guerres de religion qui dévastaient la France depuis quatre décennies, un tiers parti privilégiant la priorité du politique sur le religieux se constitua tant contre les fanatiques de la Sainte-Ligue catholique, stipendiée de l’Espagne, que contre les fanatiques des Républiques huguenotes, exécuteurs dociles des visées troubles de l’Angleterre et des princes allemands.

En 2001, force est de constater que ni les États-Unis ni l’islam radical n’entérine cette primauté pourtant indispensable au bon fonctionnement d’une Cité fédéraliste. Le manichéisme benêt, sommaire et borné du Texan mentalement resté au temps du Far West, et de l’Arabe milliardaire qui se croît revenu à l’époque héroïque où Mahomet devait conquérir La Mecque, est totalement étranger – extérieur – à l’esprit européen. Dans cette rivalité qui se mêlent intérêts pétroliers, enjeux financiers, barbouzeries de toutes sortes et obsessions religieuses délirantes, l’Europe n’a pas à prendre parti. Ni billet vert, ni drapeau vert du Prophète ! Les Européens disent non à la guerre ! Ils ne mourront jamais pour New-York et Washington…

Maximilien Malirois

• Éditorial du n° 5 du bulletin interne de l’association Refondation Europe, Les Fils d’Ariane, septembre – octobre 2001.

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