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Aux amis que l’Orient rend fous par Georges FELTIN-TRACOL

26 septembre 2009

Les événements sanglants de décembre 2008 – janvier 2009 dans la bande de Gaza s’atténuant, il est désormais loisible de donner un avis serein sur ce sujet ô combien délicat et explosif.

Des lecteurs – ou rédacteurs – d’Europe Maxima ont été surpris, choqués, voire déçus, que leur site préféré mette en ligne des contributions contradictoires, les unes favorables aux Palestiniens, les autres aux Israéliens. Il faut au contraire s’en féliciter parce qu’Europe Maxima se conçoit comme un espace de liberté de discussions, fussent-elles partiales, virulentes, polémiques, injustes ou désagréables. Cette attitude a profondément consterné certains internautes au point qu’ils ont parfois renoncé à poursuivre leur consultation. C’est une décision respectable qui, franchement, importe peu puisque le présent site est gratuit et entend le rester pour son plus grand bien.

Il faut ensuite applaudir la reprise de certains articles d’André Waroch par le site de la Ligue de défense juive et d’autres, de Claude Bourrinet, par Vox N.-R. L’important est de toujours sortir de l’ornière du conformisme, de vagabonder hors des sentiers battus de la pensée routinière.

On pourrait accuser Europe Maxima – et son rédacteur en chef ! – d’intentions inavouables, d’être secrètement « islamophobes » ou « israélolâtres », voire de trahir… Qui ? Pourquoi ? Comment ? Mystère et boule de gomme. Loin de ces sornettes, c’est plutôt la marque d’un refus catégorique de tout caporalisme intellectuel et de simplifications réductrices d’une situation fort complexe. Dans « Le recours aux frontières », ne défend-on pas le port du foulard musulman en Europe pour les musulmanes au nom du droit aux différences ? Un éditorial intitulé « États du monde entier, possédez la bombe ! » ne soutient-il pas dès 2006 le droit des États – et donc de l’Iran – à détenir l’arme nucléaire ? Faut-il rappeler qu’en 1999, on fut l’un des premiers dans notre vaste famille de pensée à saluer Hugo Chavez et sa révolution bolivarienne ?

On est en revanche navré par le manichéisme qui s’empare d’esprits habituellement réfléchis. Où sont donc passés la logique du tiers inclus, le refus du fait binaire, la « polylectique », le désir d’une troisième voie ou la convergence des contraires ? Sous l’Occupation, alors que Jacques Ellul entrait dans la Résistance, son ami Bernard Charbonneau garda sa neutralité, car il jugeait les engagements dans cette tourmente mondiale biaisées, les acteurs défendant en réalité les variantes d’une même système. « Placé au milieu des opinions contradictoires qui nous divisent, j’ai tâché de détruire momentanément dans mon cœur les sympathies favorables ou les instincts contraires que m’inspire chacune d’elles », écrivait déjà Tocqueville dans son avertissement au second tome De la démocratie en Amérique (1840) (Garnier – Flammarion, 1981, p. 6). Faisons nôtre cette remarque !

Cet aspect réglé, venons-en au problème central : quelle attitude doit-on adopter face aux tensions proche-orientales en général et au conflit israélo-palestinien en particulier ? Répondre correctement à cette interrogation essentielle suppose un détachement et surtout une hauteur de vue que n’ont pas les protagonistes des deux camps en France qui confondent, sciemment ou non, enjeux hexagonaux et orientaux. Non seulement cette confusion est regrettable, mais elle est aussi impolitique. La situation de la France et de l’Europe ne correspond pas au contexte israélo-palestinien. Il faut donc prendre bien soin de les distinguer.

I – Cinq thèses incorrectes sur l’impact
de la question en France même

Il est indéniable que le conflit proche-oriental a des répercussions en France, pays qui abrite à la fois l’une des plus importantes communautés juives d’Europe et une très forte population musulmane. Les autorités publiques craignent que cette « cohabitation » ne dégénère un jour en affrontements judéo-musulmans qui résulteraient de l’importation chez nous des tensions levantines. Va-t-on vers une identification mimétique de certains « Français » à l’un ou l’autre camp comme en Irlande du Nord où les républicains se rangeaient du côté de l’O.L.P. et les loyalistes protestants s’imaginaient en Israéliens ? Il faut raison garder. La fable des aveugles touchant diverses parties de l’éléphant s’imposerait presque ici pour déplorer la courte vue des deux bords rivaux. Examiner les tenants et aboutissants du problème sous le seul angle de l’intérêt français et européen est la seule vraie réponse à fournir à tous ceux qui ne sentent pas concernés par cette querelle.

1° En effet, par delà un antagonisme de façade, pro-sionistes et pro-palestiniens s’entendent souvent en France sur le dos des Français de racines européennes. Malgré des divergences factuelles et somme toutes secondaires, les ligues de petite vertu bien connues coopèrent pleinement quand il faut disqualifier et culpabiliser les Européens de souche. Elles ne sont pas les seules. Très régulièrement, rabbins et recteurs de mosquées manifestent bras dessus – bras dessous pour dénoncer un racisme ou un antisémitisme fantasmatique surgi des tréfonds de la Gaule alors que le seul racisme réel est anti-blanc. Dans ces conditions, prendre position pour l’une ou l’autre partie proche-orientale apparaît comme un exutoire et une supercherie.

2° Les manifestations – importantes en nombre – tant du côté pro-palestinien que du côté pro-israélien, démontrent surtout que les participants ne s’estiment guère français. Sinon auraient-ils défilé avec des drapeaux palestiniens, maghrébins ou hébraïques ? La France est pour eux un acquis social qui doit leur verser le R.M.I., des allocations familiales, des indemnités de chômage, etc. La présence de quelques drapeaux français ici ou là n’est qu’un modeste paravent. On commence maintenant à payer les quatre décennies de politique migratoire folle, aveugle et sotte.

3° D’un point de vue géopolitique, s’aligner sur l’un des deux camps serait faire preuve d’un aveuglement certain. En effet, ce sont les peuples d’Europe qui risqueraient finalement de passer pour les dindons de la farce. On sait depuis l’agression de l’O.T.A.N. contre la Serbie en 1999 que Washington soutient l’islamisation de l’Europe. Le récent discours de Barack Hussein Obama en faveur de l’entrée prochaine de la Turquie dans l’Union européenne en est une autre preuve évidente. Après l’admission d’Ankara dans l’Eurogoulag viendront le Maroc et Israël. En attendant, ne peut-on pas envisager que Tel-Aviv conclut un accord secret avec les puissances sunnites (Égypte, Arabie saoudite, Algérie, Pakistan) aux dépens des Européens et avec l’approbation des Étatsuniens ? L’État hébreux conserverait la Palestine ad vitam æternam tandis que le monde musulman recevrait en compensation le continent européen… Cet arrangement serait pour les sunnites comme pour les Israéliens une façon de se venger définitivement d’une civilisation honnie. Contre cet axe Washington – Alger – Tel-Aviv – Ryad, il est nécessaire que les Européens encouragent la Syrie, l’Iran et le regain chiite.

4° L’alignement sur l’une ou l’autre tendance en présence tendrait à réactiver le clivage désuet, artificiel et abscons gauche – droite. À gauche, on trouverait les chantres de la cause palestinienne; à droite, les défenseurs d’Israël. Cette césure est au contraire plus que jamais fausse et absurde. Ce cliché bénéficie toutefois à ceux qui le promeuvent : la gauche retrouve à peu de frais un prétexte qui cache sa désunion et son ralliement au globalitarisme, la droite, elle, toujours aussi imbécile, reprend des accents sécuritaires, crie au danger « islamo-gauchiste » et agit devant ses électeurs poltrons le spectre d’une révolution rouge et verte ou du « nazislamisme » (une monstruosité sémantique parfaitement inepte)… Une fois encore, on déballe les vieilles lunes sans comprendre les vrais défis. Le véritable partage s’opère dorénavant autour des problématiques vitales d’identité, d’appartenance collective, de puissance géopolitique. Force est de constater que l’islam djihadiste véhicule des valeurs mondialistes et métisseuses au même titre que la gauche et la droite hexagonales plus que jamais américanisées et occidentales. Le premier prône le califat mondial, les seconds un État universel. Les récuser simultanément est le devoir de tout authentique Européen. Les défenseurs de la Tradition, les contempteurs de la Modernité peuvent pleinement comprendre cette récusation. Si l’on suit les analyses de Bruno Étienne, l’islamisme radical ne serait qu’une réaction de l’islam au contact du monde moderne, pis, il serait devenu une manifestation moderniste dans l’islam même. Grand penseur de la Tradition et disciple de René Guénon, l’Iranien Seyyed Hossein Nasr n’a-t-il pas fui la révolution islamique de Khomeiny ? Il faut s’interroger sur la modernisation sous-jacente en cours de l’islam.

5° D’un point de vue plus tactique, observons quand même avec intérêt l’actuelle manœuvre orchestrée par Alain Soral, son club Égalité & Réconciliation, Dieudonné (plutôt « Diabledonné » pour le Système) et Kemi Seba, du Mouvement des damnés de l’impérialisme, dans les banlieues et auprès des immigrés de la quatrième génération. Ils ont le mérite d’offrir une autre contestation, radicale et populaire, qui pourrait court-circuiter la montée médiatique du « Che Guevara du bois de Boulogne » (savoureuse expression du député U.M.P. Lionnel Luca) et de sa L.C.R. recyclée extérieurement en N.P.A., opération médiatique voulue par l’Élysée qui rêve d’un autre 21 avril opposant cette fois-ci la droite à l’extrême gauche. La liste Dieudonné aux européennes se fera-t-elle ? Si l’humoriste condamne le sionisme et ses réseaux en France, il ne faut pas oublier qu’il rejette aussi toutes formes de communautarisme au nom des sempiternelles valeurs républicaines, d’où la non-participation de Kemi Seba à ce projet puisqu’il se revendique « communautariste noir ». Soral et Dieudonné parviendront-ils à leurs fins ? On assiste à l’émergence d’un « national-gauchisme » ou d’un « républicanisme national-jacobin » au sens premier du terme : Robespierre rêvait d’une société égalitaire de petits propriétaires composés d’artisans et de paysans unis par le même culte civique. Souhaitons qu’il préempte l’électorat du « facteur de Neuilly » dans les banlieues. Ces quelques considérations ne doivent toutefois pas éclipser les leçons de l’histoire, surtout quand Dieudonné et Soral ont assisté récemment à la réunion annuelle de l’U.O.I.F. au Bourget. Il ne font que suivre les traces d’un certain Nicolas Sarközy qui vantait lui aussi un « islam de France » ou un « islam républicain ». Souvenons-nous qu’à la veille de la conquête arabo-musulmane, le Proche-Orient et l’Égypte étaient chrétiens, mais en butte à l’autorité de Constantinople pour des questions théologiques. Les dissidences chrétiennes (jacobites, nestoriens, coptes, etc.) préférèrent se soumettre aux mahométans plutôt que d’accepter la domination byzantine orthodoxe. Malgré leur dhimmitude, elles louèrent longtemps ce choix. Résultat : un millénaire et demi plus tard, les chrétiens d’Orient tendent à disparaître, persécutés par des sunnites exaltés ou partant en exil définitif pour l’Occident. Comparaison n’est pas raison, prenons toutefois garde qu’une pareille situation ne se produise un jour en France et en Europe.

II – Dix réflexions incorrectes sur la rivalité
entre Israël et la Palestine

Sans remonter aux origines historiques du contentieux, mentionnons quelques remarques incorrectes qui déplairont aux deux parties en présence.

1° Israël a attaqué la bande de Gaza avec une extrême brutalité parce que des roquettes palestiniennes de fabrication artisanale y étaient tirées contre des cités israéliennes. Au moment où notre famille de pensée déplore l’effacement du politique et se lamente de la disparition de la souveraineté, l’impitoyable riposte israélienne témoigne que Tel-Aviv continue à agir de manière politique et souveraine sans se soucier de la doxa dominante droit-de-l’hommiste. Naguère, Margaret Thatcher fit preuve d’une pareille détermination en ne cédant rien aux grévistes de la faim de l’I.R.A. ou en ripostant militairement à l’invasion des Malouines par l’Argentine. Ces attitudes  tranchent sur la forme – et non sur le fond – avec la pusillanimité habituelle des gouvernants qui n’ont que le mot « dialogue » à la bouche. Quel État accepterait d’avoir ses localités bombardées sans réagir promptement ? Contrairement à l’Occident « zéropéen » qui est en train de sortir de l’histoire, la société israélienne ignore l’ère « post-héroïque » et sait au contraire que l’histoire demeure tragique.

2° Les Palestiniens connaissent eux aussi l’héroïsme et le tragique depuis fort longtemps. Pourquoi certains d’entre-eux tirent-ils des roquettes sur les villes israéliennes voisines ? Parce qu’ils n’ont plus aucun espoir. Les journalistes occidentaux n’ont pas assez répercuté les conditions d’existence déplorables dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Gaza est un minuscule territoire coincé entre Israël, l’Égypte et la mer Méditerranée. Du fait d’une natalité élevée, c’est l’une des plus fortes densités de population au monde. Depuis de nombreux mois, ses frontières sont presque hermétiquement fermées, nonobstant les tunnels clandestins qui passent en Égypte. Ce blocus total est la réponse de Tel-Aviv à l’arrivée au pouvoir du Hamas. Les Gazaouis ont choisi lors d’élections libres la résistance islamiste au détriment du Fatah disqualifié, incompétent et corrompu. Or l’Occident globalitaire aurait souhaité la reconduite des héritiers de Yasser Arafat au lieu de traiter avec une organisation qu’il désigne comme « terroriste », oubliant que les « terroristes » d’aujourd’hui sont bien souvent les négociateurs de demain. Comme pour l’Irlande qui rejette le traité de Lisbonne, l’oligarchie transnationale préfère nier les résultats électoraux quand ceux-ci ne lui conviennent pas. Le blocus israélien a transformé la bande de Gaza en un vaste ghetto. Le terme n’est pas anodin puisque l’état-major de Tsahal a étudié la manière allemande d’écraser le soulèvement du ghetto de Varsovie. S’ajoutent aussi d’autres vexations : en Cisjordanie, passer d’une ville à une autre se révèle être une gageure en raison des innombrables points de contrôle militaire israéliens; le mur Sharon de sécurité viole le droit de propriété de nombreuses familles palestiniennes qui se retrouvent expropriées ou enclavées et isolées avec des champs cultivés amputés; Israël ne reverse pas correctement à l’autorité palestinienne le montant des taxes douanières perçues en Palestine; aucun Palestinien de Jérusalem-Ouest n’a le droit de rénover sa maison, car la municipalité ne lui délivre jamais le moindre permis et, s’il outrepasse cette interdiction, sa maison sera détruite; les frontières de la Palestine sont gardées par Tsahal, etc. Quel peuple accepterait de telles conditions d’existence ? La colère palestinienne est par conséquent compréhensible.

3° L’intervention militaire israélienne a eu le mérite de faire voler en éclat l’humanitarisme béat des soi-disant autorités morales. Preuve est enfin faite qu’Israël se fiche des condamnations « résolues » du machin onusien et n’agit qu’en fonction de ses seuls intérêts. La chimère d’un monde pacifié et dialoguant n’existe plus ! Qu’on se souvienne des cris d’orfraie de cet été quand la Russie a défendu l’Ossétie du Sud de la tentative génocidaire de Saakachvili en intervenant d’une manière retenue. Nos habituelles grandes consciences qui ont rituellement protesté devant cette démonstration de force russe se sont tues face au déchaînement de violence israélien. Vous avez dit deux poids, deux mesures ?

4° Comme à l’été 2006 contre le Hezbollah libanais, l’opération « Plomb endurci » avait aussi une signification politique intérieure. Outre la proximité d’élections législatives anticipées qui attisaient la compétition entre Tzipi Livni de Kadima, le conservateur Benyamin Netanyahou et le travailliste Ehud Barak, il s’agissait principalement de reconstituer une unité nationale artificielle. On a tendance à oublier que la société israélienne est fragmentée, éclatée en foyers communautaires antagonistes. Aux clivages habituels entre Ashkénazes et Séfarades d’une part, entre laïques et religieux d’autre part, interfèrent désormais les revendications des nombreux russophones et le mépris généralisé de la minorité juive éthiopienne des Falasha. La menace palestinienne, arabe ou iranienne reste le seul ciment capable de maintenir la cohérence de l’ensemble israélien. Que les dirigeants israéliens négocient une paix réelle avec leurs voisins et ils se retrouveront à gérer des dissensions sociales explosives. L’existence, supposée ou non, d’un ennemi favorise un minimum de vivre-ensemble…

5° Arabes et Palestiniens paient aujourd’hui les errements criminels de l’Entente entre 1917 et 1920. L’éclatement de l’Empire ottoman comme d’ailleurs la disparition des empires allemand et austro-hongrois, doit être considérée comme une faute impardonnable. Certes, on assiste à un retour de la Turquie – grande alliée d’Israël – dans le jeu régional mais, même en pleine ré-islamisation avec l’A.K.P., cette option « néo-ottomane » ne renoue pas avec ce qui a été définitivement perdu. Quant à penser qu’Israël serait la citadelle avancée de l’Occident (comme l’affirmaient dans les années 1960 certains tenants de la droite nationale qui ne faisaient que répéter les dires de Zeev Vladimir Jabotinski, le théoricien sioniste révisionniste du « Grand Israël » seulement peuplé de juifs), on n’adhère pas à cette assertion puisque l’Occident moderne et globalitaire est l’ennemi principal (cf. notre article « L’Occident, voilà l’ennemi ! »).

6° L’antagonisme israélo-arabe démontre l’inanité et l’échec au Proche-Orient du modèle d’État-nation. Produits des « Lumières » et de la modernité, le sionisme et le nationalisme arabe ont rêvé d’États juif et arabe suivant les critères européens de la fin du XIXe siècle – l’âge d’or des nationalités – qui assimilaient les concepts de territoire, de peuple et de nation. Israël et le nationalisme arabe seraient ainsi les manifestations tardives de l’expansion européenne occidentale. Par ailleurs, remarquons que comme pour les États-Unis qui se sont à la fois construits sur la négation des peuples amérindiens vivant en Amérique du Nord et sur les préceptes bibliques, les sionistes ont considéré la « Terre promise » décrite dans l’Ancien Testament comme un espace dépeuplé, ignorant délibérément toute présence arabe, musulmane et chrétienne. Un processus semblable, mâtiné d’influences maçonniques outre-Atlantique, s’est donc déroulé à l’Est et à l’Ouest de l’Europe, la prenant ainsi en tenaille… Jusqu’à quand ?

7° Existe-t-il un peuple palestinien ? Posée deux cents ans plus tôt, cette question aurait eu une réponse négative. La langue palestinienne n’existe pas, ce n’est qu’une variante dialectale de l’arabe. Néanmoins, depuis 1948, maints événements malheureux (épreuves tragiques, répressions, occupations) ont favorisé l’éclosion d’un sentiment national palestinien. En tant que jeune peuple, les Palestiniens ont le droit intangible à l’autodétermination culturelle au même titre que les autres peuples de la planète. À ce sujet, on a assisté au cours du conflit à une singulière compétition malsaine entre peuples martyrs. D’aucuns se sont offusqués que le sort des Tibétains suscite plus de compassion que la souffrance des Palestiniens. Bel exemple de raisonnement spécieux ! Il est vain de comparer le calvaire de deux peuples victimes. Étonnons-nous cependant du silence assourdissant des hardis défenseurs de la cause du Tibet ou de la Palestine devant le supplice des Karens en Birmanie ou le lent génocide culturel des Berbères (cf. notre article « Pour une Afrique du Nord des régions et des ethnies »). Palestiniens et juifs doivent-ils pour autant constituer leur propre État ?

8° L’État-nation est une mauvaise réponse apportée aux problèmes de la région parce que, dans l’hypothèse d’un État palestinien, comment celui-ci serait-il viable s’il comprend deux territoires séparés par Israël ? Comment pourrait se faire la répartition des eaux quand 90 % des ressources hydrauliques sont pour l’instant accaparées par les Israéliens ? Comment réussir le retour des descendants des réfugiés établis dans tout le Proche- et Moyen-Orient ? Comment les réinstaller sur des territoires cisjordaniens phagocytés par l’implantation de colonies israéliennes ? Un État binational serait-il alors plus judicieux ? Certainement pas du fait du long passif existant entre les deux peuples. Certains sionistes (qui ne sont pas tous juifs, maints juifs religieux traditionalistes désapprouvent l’existence même d’Israël tandis que les sionistes les plus acharnés se recrutent parmi les fondamentalistes chrétiens protestants étatsuniens) suggèrent l’expulsion des Palestiniens, voire des citoyens arabes d’Israël, afin de préserver son caractère juif. Si une telle hypothèse se réalisait, Tel-Aviv devrait dès lors cesser de donner des leçons de moral à la terre entière et arrêter de se scandaliser de l’éventuelle arrivée dans tel ou tel gouvernement de représentants populistes, identitaires ou nationalistes. Ce sont parfois les mêmes qui, nationalistes sur le bord du Jourdain et ravis du nouveau gouvernement national et socialiste avec les ministères attribuées au nationaliste Avigdor Liberman et au socialiste Barak, vitupèrent contre les résurgences de la pseudo- « Bête immonde » (qui – tout le monde le sait – est en fait sociale-démocrate) à Paris, Berlin, Moscou… N’y aurait-il quand même pas une esquisse de solution ?

9° Si le fait stato-national n’est pas viable (on le voit bien au Liban), une solution « néo-ottomane » est impossible, le panarabisme – tant baasiste que nassérien – de l’Atlantique au Khouzistan s’est brisé sur les écueils des pouvoirs en place, le panislamisme financé par Ryad et Islamabad n’est qu’un mondialisme tout aussi délétère que le mondialisme occidental, seule une réhabilitation de l’idée grand-syrienne est envisageable : délestée de ces territoires kurdes intégrés à l’actuel Kurdistan irakien ou réunis à une Turquie plus touranienne, l’Assyrie rassemblerait la Syrie, l’Irak sunnite, le Liban, la Palestine, la Jordanie, Israël, le Sinaï et le sandjak d’Alexandrette (l’actuelle Iskenderun en Turquie). Remettant en vigueur le principe ottoman du millet, la Grande Syrie garantirait l’existence de chaque communauté nationale et confessionnelle, y compris la nation juive. Autour du Jourdain comme ailleurs, le nationalisme doit s’effacer au profit de communautarismes ethno-spirituels locaux transcendés par une volonté de puissance géopolitique : la constitution de grands-espaces souverains.

10° Le conflit entre la Palestine et Israël est, au fond, la superbe démonstration de l’impossibilité pour deux peuples qui se pensent chacun en État-nation de vivre sur le même territoire. Sa persistance aiguë témoigne de l’échec du multiculturalisme entendu comme la justification idéologique de la société multiraciale et métissée. Tous les patriotes devraient s’en réjouir.

*

Il ne faut pas confondre principes, stratégie et circonstances. Le pragmatisme et le réalisme doivent être toujours les bases de notre réflexion identitaire française enracinée et grand-européenne affirmée. Au risque de se répéter, inspirons-nous de la pratique politique du Grand Cardinal ! Les protestants risquaient d’affaiblir l’autorité de l’État royal naissant. Richelieu brisa leur puissance politique tout en leur permettant de continuer à pratiquer leur culte (il était hostile à toute révocation de l’édit de Nantes). Pourtant, contre la Maison d’Autriche, il n’hésita pas à se commettre avec le Grand Turc et avec les princes réformés allemands. Le Principal ministre de Louis XIII savait dissocier les intérêts de la politique intérieure des enjeux de la politique extérieure. Suivre le célèbre adage « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis » serait faire preuve d’une grave légèreté si on n’est pas apte au préalable d’exercer la puissance d’une manière souveraine, c’est-à-dire indépendante, sur notre propre continent. Le sort de l’Europe ne repose en dernière analyse que sur les Européens eux-mêmes. Ce travail d’éveil est si considérable que prendre partie dans des querelles proche-orientales n’est qu’une perte de temps préjudiciable aux intérêts des peuples autochtones d’Europe.

Georges Feltin-Tracol

Le bourbier oriental par Georges FELTIN-TRACOL

26 septembre 2009

Dans quelques décennies, l’historien des relations internationales intéressé par la guerre entre Israël et le Hezbollah de l’été 2006,  relèvera certainement son caractère atypique puisqu’il concerna deux belligérants, l’État d’Israël et le parti libanais d’Allah, et une victime, le Liban. Il resituera cet affrontement majeur dans un ensemble régional troublé et instable marqué par au moins six foyers de tension, de la Méditerranée aux contreforts de l’Himalaya (Palestine, Kurdistan, Irak, Afghanistan, Pakistan en butte aux talibans des zones tribales et à la rébellion du Balouchistan, Cachemire), surplombés par les incertitudes de la politique intérieure libanaise et la crise du nucléaire iranien. Il comprendra finalement que la « question d’Orient » qui empoisonna les diplomaties européennes aux XVIIIe et XIXe siècles, suscite toujours des crises en ces premières années du troisième millénaire.

Spécialistes et médias français parlent souvent du « Moyen-Orient » et du « Proche-Orient » comme si ces termes étaient synonymes. Regardé depuis le rivage européen, le Proche-Orient regroupe les États côtiers de la Méditerranée orientale, à savoir Israël, la Palestine, le Liban et la Syrie auxquels on peut inclure l’Égypte, la Turquie et la Jordanie. Le Moyen-Orient rassemble les États pétroliers d’Irak, du Koweït, d’Arabie Saoudite, du Qatar, de Bahreïn, des Émirats arabes unis et, si l’on veut, l’Iran. Cette distinction géographique n’a qu’une portée conventionnelle et ne serait être rigide.

Carrefour des axes Est – Ouest euro-asiatique et Nord – Sud afro-asiatique, les Proche- et Moyen-Orients servent de terrain habituel de confrontations provoquées par la présence de vastes gisements d’hydrocarbures, l’action intéressée des grands puissances du moment et une mosaïque de peuples et de religions.

Permanence du tragique

L’âpreté des affrontements choqua les Européens et pas seulement pour leur lot atroce de victimes et de destructions. On eut vite l’impression que les Européens regrettaient que soldats israéliens et Hezbollahi conservassent – en luttant – une conception tragique de l’histoire, opposant ainsi leur vitalité à la léthargie mortifère des Occidentaux. Les belligérants vivent dans un autre temps. Pour les chiites, « Karbala, c’est ici et maintenant. Une histoire qui se répète, encore et toujours, et qui n’aura de cesse qu’avec le retour du Mahdi, l’imam attendu, qui reviendra pour rétablir la justice sur terre (1) ». Cet héroïsme tragique se retrouve chez les soldats de Tsahal. Les Israéliens savent que leur survie dépend de leur courage puisque le Hezbollah prône la fin d’Israël. Or le gouvernement israélien a réaffirmé qu’il utiliserait tous les moyens pour garantir la sécurité de ses citoyens et la pérennité de l’État. Les deux parties ont montré une détermination si forte qu’elle annule tout dialogue cher à l’Union européenne décadente.

Certes, l’armée israélienne vient de connaître son premier échec militaire qui révèle que cette guerre a été mal préparée, mal dirigée et souvent improvisée. Les fameux services secrets ont fourni des renseignements peu fiables; l’état-major qui se fiait à la sotte théorie étatsunienne du « zéro mort », a privilégié pour une stratégie d’attaques aériennes massives pour occulter une impréparation tactique patente; l’intendance a attribué aux troupes du matériel démodé pour cause de restrictions budgétaires importantes. Quant au gouvernement israélien, sa responsabilité est complète dans ce semi-fiasco. Il a montré son inexpérience, étant donné que le Premier ministre, Ehud Olmert, et le ministre de la Défense, Amir Peretz, n’ont aucun passé militaire prestigieux. On a même craint un instant que l’état-major réalise une sorte de coup d’État… La résistance vigoureuse et inattendue des Hezbollahi a aussi déstabilisé le haut-commandement. Sous-estimant leur psychologie militante, il a cru que les chiites agiraient comme les Palestiniens avant de comprendre trop tard sa grave erreur. Pour la première fois, la ténacité israélienne rencontra un ennemi coriace.

Israël demeure une jeune nation armée, un État dont tous les citoyens non arabes, de l’adolescence au troisième âge, participent à l’effort de guerre. Ce civisme militarisé n’implique pas un quelconque caporalisme (il faut entendre les critiques virulentes des réservistes sur la conduite désastreuse des opérations). Il assure au contraire la primauté de l’efficacité sur le paraître (on reste d’ailleurs ébahi par la tenue des conscrits aux cheveux longs ou à la barbe mal rasée montant en première ligne). Ce civisme militaire sert d’ultime valeur commune à une société en voie de dislocation. Outre le traditionnel antagonisme entre Séfarades et Ashkénazes, la rivalité politique droite – gauche et l’opposition virulente entre laïques et religieux, Israël intègre difficilement ses Falasha (juifs noirs d’Éthiopie), s’irrite du poids croissant des russophones et se lasse de la corruption endémique de sa classe politique (sans parler du récent scandale sexuel qui atteint le président de l’État). Sans la menace que fait peser sur elle le monde arabo-musulman, la société israélienne éclaterait en mille communautés antagonistes. La guerre maintient donc une cohésion nationale minimale. De leur côté, les dirigeants du Hezbollah ont étudié attentivement les défaites arabes précédentes, ce qui leur a permis d’élaborer une tactique reposant à la fois sur un maillage strict du terrain (guérilla), une culture du secret (guerre secrète) et un rôle accru des médias (guerre psychologique).

En plaçant ces événements sur la longue durée, l’historien s’apercevra enfin qu’ils sont les dernières séquelles des traités stupides et meurtriers de la Première Guerre mondiale.

Une conséquence de 1918

Dans son récent et brillant essai Le siècle de 1914 (2), Dominique Venner rappelle avec raison que le déclin de l’Europe remonte à la Grande Guerre. Il omet cependant d’évoquer les effets catastrophiques qu’elle provoqua aux Proche- et Moyen-Orients. Avant 1914, la zone relevait à l’Empire ottoman, allié aux Empires centraux. Désireux à la fois de soumettre un partenaire de l’Allemagne et de contrôler les ressources pétrolières qu’on commençait à exploiter, les Britanniques soulevèrent les Arabes contre l’« occupant » turc en leur promettant un royaume unifié (c’était l’épisode célèbre de Lawrence d’Arabie). En 1917, en quête de nouveaux appuis financiers, le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté négocia avec les milieux sionistes et accepta le principe de l’établissement d’un foyer national juif dans la région (la « Déclaration Balfour »). Or, un an auparavant, Français, Britanniques et Russes s’étaient partagé par anticipation les dépouilles de La Sublime Porte sans se soucier de l’arabisme et du sionisme. Les Britanniques se jugeaient forts de les manipuler et de les contrôler…

L’après-guerre vit le triomphe insolent du Colonial Office aux Proche- et Moyen-Orient. Manœuvrant l’anglophile Clemenceau, les Britanniques cantonnèrent la France aux mandats sur la Syrie et le Liban tout en obtenant l’intégration de Mossoul dans le futur Irak. Se croyant plus rouée que les Romains, l’ignominieuse diplomatie londonienne forma alors des entités étatiques artificielles (Irak, Jordanie, Koweït, etc.), plaquant un préjugé occidental et stato-national sur des mentalités qui ne connaissaient que les structures claniques, tribales et califales. Fidèle caniche de Londres, la IIIe République défaillante créa à son tour deux États factices (la Syrie et le Liban) bien qu’elle envisageât un instant concevoir des États à base confessionnelle plus réalistes (chrétien, druze, alaouite, sunnite …). L’implantation du modèle de l’État-nation n’empêcha pas les mentalités de continuer à se mouvoir dans un monde régi par des structures traditionnelles, d’où le caractère artificiel de ces États qui, pour se maintenir, eurent alors recours aux solutions autoritaires.

Dans cet environnement mouvementé, le Liban se distingue par son originalité. Créé en 1943, il abrite dix-sept communautés confessionnelle. Longtemps fictive, l’identité nationale libanaise s’est cristallisé et prit une densité historique certaine pendant les quinze ans de guerre civile (1975 – 1990). Le « pays du Cèdre » serait-il en train de devenir une nation (au sens européen du mot) ? Certains faits viendraient l’attester. Le départ des troupes syriennes a stimulé la fierté libanaise, terminé l’après-guerre et favorisé le retour d’exil du général Michel Aoun. L’accord du 6 février 2006 entre le Courant patriotique libre de ce dernier et le Hezbollah traduit le net rapprochement de forces politiques qui récusent la « wahhabitisation » du Liban. Ce « dégel » politique provient surtout de l’attentat qui élimina l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, et de l’unanimisme médiatique préparé par des officines (la « révolution des cèdres » fut une « révolution orange » exotique) qui en découla. Or, malgré une « enquête » internationale qui piétine la souveraineté étatique, on n’a toujours pas identifié les vrais coupables. Il est vrai que la France et l’O.N.U. ont dès le départ désigné l’instigateur du meurtre. La Syrie serait-elle le coupable parfait ? Il existe pourtant d’autres pistes plausibles. Le Mossad aurait très bien pu commanditer cet assassinat afin de déstabiliser le Liban et de l’empêcher de devenir à terme un rival économique dangereux. On peut aussi avancer les hypothèses (non exclusives) d’un règlement de compte de type maffieux ou une vengeance de créanciers. Grand ami de Chirac – ce qui dénote déjà d’une probité certaine -, Hariri était l’homme de main des Saoudiens au Liban. Première fortune du pays, ce Libanais, sujet du roi d’Arabie Saoudite, généralisa sous son ministère l’affairisme. Son gouvernement fut « une gestion caractérisée par l’omniprésence des réseaux d’influence et de la corruption, assurée par les anciens chefs de milices de guerre qui se sont reconvertis dans les affaires après avoir pratiqué le pillage durant la guerre, ou par les milliardaires du pétrole qui ont investi l’État, manipulé les élections et monopolisé les médias à leur profit et celui de leurs protecteurs étrangers. […] Beyrouth était devenu “ Dallas-sur-Mer ” (3) ». Le système Hariri a pillé le Liban et il perdure encore sans se soucier de l’intérêt national libanais. « La majorité actuelle est fictive, c’est une kleptocratie », dénonce le général Aoun (4).

Le grief majeur des chancelleries occidentales ne concerne pas la clique politicienne corrompue, mais plutôt le parti de Dieu qui serait un État dans l’État, menaçant ainsi la concorde nationale, la paix régionale et l’harmonie mondiale. Les Occidentaux devraient plutôt condamner la politique conduite par Hariri et ses sbires. Celle-ci n’a fait qu’accroître l’incompétence de l’administration et aggraver la corruption. Le parti d’Allah s’est servi de son indéniable fibre sociale pour assister les plus pauvres. Toutefois, « le Hezbollah n’est pas l’État dans l’État que l’on décrit, affirme Georges Corm. Il occupe la place que l’État libanais lui laisse occuper. Il a toujours travaillé en coopération avec l’État, ses services de sécurité, ses institutions sociales et judiciaires (5) ». Déjà estimé du fait de son engagement social, le Hezbollah a accru sa popularité en résistant à Tsahal. Les chiites sortent renforcer de l’épreuve contre Israël. Longtemps persécutés, opprimés, négligés, bafoués, les chiites sont en passe désormais d’assumer la direction du monde arabo-musulman. Le retournement est considérable.

Vers un « croissant chiite » ?

Minorité de l’islam avec 15 % de fidèles, le chiisme incarne un légitimisme révolutionnaire. Dominé  dans l’histoire par le sunnisme, le chiisme se divise lui-même en tendances rivales. Sa montée en puissance date d’une quarantaine d’années. La révolution islamique de l’ayatollah Khomeiny en Iran en 1979 le rendit visible. Il fut ensuite difficilement contenu par l’Irak baasiste pendant la sanglante guerre entre 1980 et 1988. La décennie 1990 connut à Téhéran une espèce de thermidorisme avec le triomphe des modérés de Khatami. L’Iran islamiste allait sortir de sa période post-révolutionnaire quand l’Amérique hégémonique de Bush lui débarrassa de deux menaces : l’Afghanistan talibane et l’Irak de Saddam Hussein. La chute du régime nationaliste de Bagdad donna à la majorité chiite les clés du pouvoir à Bagdad. Dans le même temps, fatigué par la corruption de ses dirigeants et de son alignement sur le mondialisme, le peuple iranien élit Mahmoud Ahmadinejad. Son arrivée-surprise à la présidence de la République sonna le réveil définitif du chiisme.

L’Iran des mollah poursuit le vieux dessein du chah de devenir une grande puissance régionale. Outre la manne pétrolière, Téhéran détient d’autres atouts non négligeables : une position géographique particulière, à la charnière du Moyen-Orient, de l’Asie centrale, du Caucase et du monde indo-pakistanais, une population nombreuse et bien formée et de vieilles solidarités avec leurs coreligionnaires arabes. Comme le signifie Sabrina Mervin, « Libanais, Irakiens et Iraniens entretiennent des liens qui font partie de l’histoire du chiisme et de ses oulémas, depuis la dynastie safavide. Ce sont des alliances matrimoniales entre familles de clercs qui se tissent jusqu’au plus haut niveau des élites, religieuses et politiques. Ce sont aussi des liens de maître à élève, entre étudiants qui suivent le même cursus ardu, pendant des années, ou bien entre enseignants. À ce tissage […], entre les grands centres chiites, se superposent les affiliations et les parcours  politiques (6) ».

Les islamologues évoquent maintenant la formation possible d’un « croissant chiite » qui irait de l’Iran au Liban, comprenant l’Irak et la Syrie. Bien sûr, la Syrie est à dominante sunnite. Mais depuis 1970 et la prise du pouvoir par Hafez el-Assad, le pays est sous le contrôle des alaouites, une branche dissidente, syncrétisante et marginale du chiisme considérée comme « païenne » (ou impie) par les sunnites les plus rigoristes. Cependant, présenter ce « croissant chiite » comme la manifestation la plus tangible d’une nouvelle « Sainte-Alliance » musulmane ou, pis, islamiste, serait erroné. « L’axe Liban/Hezbollah – Syrie – Iran […], s’il a des soubassements religieux, est complètement politique, et se présente comme un nouveau front du refus de la politique américaine (7). »

Les lois du politique et les permanences géopolitiques dépassent – et de loin ! – le seul sentiment religieux. C’est une réaction obligée aux inconséquences dramatiques de l’action criminelle des États-Unis d’Amérique dans la région. Politique insensée que renforce son soutien inconditionnel à Israël. Plus que jamais, les U.S.A. sont soumis de puissants groupes de pression pro-israéliens qui font de Washington une banlieue de Tel-Aviv. L’unité des chiites face à la collusion étatsunio-israélienne n’empêche pas de profondes divergences internes. C’est « un monde solidaire face à l’extérieur, mais parcouru de débats et de polémiques internes (8) ». Un journaliste iranien le confirme. Sait-on par exemple que « Fadlallah, qui est le guide religieux [du Hezbollah], privilégie une approche politique de l’islam (9) » ? « Né à Nadjaf et passé également par Qom, en Iran, il n’hésite pas à critiquer certaines pratiques religieuses propres aux chiites, de même que l’actuel fonctionnement de l’enseignement traditionnel chiite, lui reprochant son manque d’ouverture vers l’extérieur. Dans ce contexte, les chiites libanais, par le biais du Hezbollah, mais aussi du mouvement Amal et du Conseil supérieur des chiites du Liban, incarnent une forme d’islam résolument moderne. […] L’ancien président réformateur iranien Mohammad Khatami jouit d’ailleurs d’une forte popularité chez les chiites libanais (10). » Contrairement à l’islam sunnite qui s’est fermé à la novation intellectuelle au milieu du Moyen Âge, le chiisme poursuit l’ijtihâd (ou « effort de réflexion », c.a.d. trouver une solution à l’application de la loi coranique), d’où ces nombreuses « disputes » (dans leur acception médiévale) qui parcourent le chiisme et qu’on ignore en Occident.

La prédominance croissante des chiites en Islam attise la colère des sunnites fanatisés qui réagissent en intensifiant la violence anti-chiite en Irak et au Pakistan. Il faut s’interroger sur une possible manipulation de quelques groupes extrémistes sunnites par de certains services spéciaux. Al-Qaida n’est-elle pas à l’origine un produit de la C.I.A. et Ben Laden l’auxiliaire doué de la Maison Blanche ?

Le danger sunnite

Pour l’heure, la menace musulmane pour l’Europe se nomme le sunnisme, n’en déplaise aux soi-disant « croisés de l’Occident » incapables de la moindre réflexion originale. Pour ces gens-là, l’islam est LE danger et tout musulman un ennemi. Confondant situation intérieure préoccupante et contexte international chaotique, ils font objectivement le jeu des ennemis de l’identité européenne, au premier rang desquels se placent les États-Unis, l’O.N.U. et l’O.T.A.N. L’idée que l’Iran dispose de l’arme nucléaire enflamment ces « nationaux-atlantistes ». Mais pourquoi donc l’Iran n’aurait-il pas accès à l’énergie nucléaire et, a fortiori, à la Bombe ? L’Iran eût été bouddhiste, chamaniste ou athée, les mêmes l’auraient quand même vilipendé, car le projet ambitieux de Téhéran chagrine certaines multinationales de l’énergie qui parient sur l’épuisement prochain du pétrole et cherchent déjà à assujettir le peuple iranien à leur Diktat. Dans un précédent éditorial, nous soutenions le droit de tous les États, y compris l’Iran, de posséder l’arme atomique. Nous maintenons notre affirmation. Et si la France de Chirac veut vraiment désarmer, qu’elle montre l’exemple et qu’elle abandonne donc son arsenal nucléaire (ce qui serait une vraie folie) ! Qu’on ne cherche pas à nous accuser d’être contradictoire. Nous adoptons une posture capétienne ou, si l’on préfère, « richelienne ». Le Grand Cardinal ne combattait-il pas les huguenots de La Rochelle tout en s’alliant aux princes protestants allemands ? On peut tout à la fois s’opposer à l’islamisation de l’Europe et approuver la résistance de l’Iran, du Venezuela, de la Biélorussie, voire de la Corée du Nord, au « Nouvel Ordre mondial totalitaire ». Défions-nous de tout simplisme manichéen.

Un fait est rarement rappelé par les nostalgiques incurables des ratonnades. Quel État finance principalement la construction de mosquées en France ? Est-ce l’Iran, la Syrie, le Hezbollah ? Non, ce sont l’Arabie Saoudite, l’Algérie, le Maroc et la Turquie. N’appréciant pas la montée en puissance du chiisme qui, en liaison avec une Europe européenne puissante enfin désoccidentalisée, l’encerclerait, le monde sunnite cherche à islamiser au plus vite notre continent afin d’utiliser ensuite contre l’Iran les millions de nouveaux convertis européens. Les sunnites les plus exaltés s’inquiètent dès à présent de l’ascendant pris par le Hezbollah parmi les masses arabes et s’interrogent sur la conduite à tenir. Christophe Ayat signale que « la mouvance salafiste jihadiste, proche d’Al-Qaida, débat même sur le Web pour savoir s’il faut soutenir le meilleur ennemi d’Israël ou vouer aux gémonies ce tenant de “ l’hérésie ” chiite, dont les “ frères ” ont pris le pouvoir en Irak à la faveur de l’invasion américaine (11) ». Le 18 août dernier, « un haut responsable religieux saoudien, Salik El Luhaydan, membre du très officiel Conseil supérieur des oulémas, a émis une fatwa (décret religieux) rendant le Hezbollah responsable de la guerre. Selon ce cheikh, le mouvement chiite est le “ parti de Satan ” et “ fait partie de l’Iran ”. Il ne faut pas l’aider, avertit-il : “ Dieu interdit de les soutenir ” (12) ». Peut-on encore évoquer sans rire le fantasme d’un bloc musulman monolithique comme le crient quelques auteurs hexagonaux ? Bruno Tertrais confirme cette analyse. « L’islamisme militant n’a pas réussi à faire l’unité du monde musulman autour de lui, écrit-il. L’internationale djihadiste reste parcourue de multiples fractures. Le “ grand débat ” interne à Al-Qaida, qui opposait Ayman al-Zawahiri à Abou Moussab al-Zarkaoui (faut-il s’attaquer aux chiites ou privilégier la lutte contre l’Occident ?) tourne pour l’heure à l’avantage du second : la violence en Irak oppose tout autant les chiites aux sunnites que les seconds aux forces américaines. (13) » On peut même imaginer qu’à moyen terme, l’Occident américanocentré s’allie de nouveau avec Ben Laden et consorts afin de briser l’« arc chiite ».

La réalité écrase toujours les généralisations simplistes des chantres du « Meilleur des Mondes ». D’autres ignorent les violentes divisions qui fracturent l’Islam. Ainsi, Louis Chagnon qui eut le courage d’enseigner à ses élèves collégiens l’histoire exacte de Mahomet et subit pour cela d’inqualifiables persécutions, s’égare quand il considère que « l’Iran se veut et devient une puissance incontournable, ce qui serait tout à fait légitime pour ce grand pays s’il n’était pas gouverné par des terroristes fondamentalistes musulmans (14) ». Emporté par une inquiétude légitime, Louis Chagnon ne voit pas que l’Iran aspire à l’hégémonie régionale comme jadis la France gaullienne en Europe. « Si on oublie la diabolisation de l’Iran et les images de femmes en noir, souligne avec raison Emmanuel Todd, on réalise que les Iraniens sont dans une logique de non-alignement, proche du gaullisme. Le gaullisme est d’ailleurs une idéologie de puissance de second rang comme l’Iran aujourd’hui. (15) »

Le péril ne vient pas de l’Iran, à moins qu’on veuille se ranger du côté du mondialisme actuellement incarné par George W. Bush. Emmanuel Todd pense qu’après avoir déstabilisé durablement l’Irak, « l’objectif suivant était l’Iran, pays situé dans le périmètre de sécurité de l’Europe. L’intérêt des Européens serait de le protéger activement contre l’agression américaine, dans la mesure où l’Iran représente une autre source d’approvisionnement pétrolier permettant de devenir plus indépendant vis-à-vis de la Russie. Les valeurs universelles sont une chose. Mais une bonne politique internationale doit s’efforcer de les concilier avec la défense d’intérêts nationaux ou continentaux si on élargit à l’Europe (16) ». E. Todd adopte lui aussi une attitude capétienne ou « richelienne ». L’Arabie Saoudite et le Pakistan sont nos véritables ennemis. Le Pakistan est une puissance nucléaire bien plus dangereuse que ne le serait l’Iran. Le régime pakistanais est beaucoup plus instable que la polycratie iranienne qui « n’est pas une démocratie parfaite, sa révolution, ses débats politiques internes et ses élections incessantes témoignent d’un tempérament nettement plus démocratique que la Turquie qui reste une démocratie sous contrôle militaire (17) ». Ces remarques de bon sens géopolitique n’émeuvent pas des Occidentaux emportés par leur délire persophobe. Au lieu d’envahir l’Irak et de menacer l’Iran, Washington aurait mieux fait de s’en prendre à Ryad et à Islamabad. Les GI’s nous auraient débarrassé de deux vrais nids de l’islamisme radical terroriste. Bush et ses comparses cherchent-ils vraiment à éradiquer ce mal ? La carte issue de l’article de Ralph Peters (18) qui matérialiserait le projet de « Grand Moyen-Orient » est révélateur des sinistres intentions de l’administration Bush. En redessinant les frontières et en créant autour de La Mecque et de Medine un « État sacré musulman », l’actuel gouvernement étatsunien propose de balkaniser la région et de l’islamiser à outrance afin de s’assurer du contrôle des zones d’hydrocarbures. Loin de défendre les intérêts légitimes des États-Unis, les néo-conservateurs œuvrent pour les intérêts financiers et le mondialisme. Les États-Unis ne sont pas le rempart du « monde libre », mais les plus sûrs fourriers de l’islamisme wahhabite, djihadiste et salafiste.

Une avancée du mondialisme

Revenons à la complexité confuse du Liban et au déploiement d’une force internationale qui complète et modifie le rôle de la fort bien nommée « Finulle ». On peut supposer, comme le fait Emmanuel Todd, que « la France, puissance de second rang, peut parfaitement accepter qu’une autre puissance de second rang, l’Iran, protège la communauté chiite du Liban comme la France protège sa communauté chrétienne (19) ». Il faut néanmoins déplorer que Paris s’aventure une nouvelle fois sans se rendre compte que ses bonnes intentions militaro-humanitaires épuisent son armée. Jamais dans son histoire, les forces françaises n’ont été autant éparpillées sur la planète. Et pour quel bénéfice ? Celui vital de la France ? À force de jouer les médiateurs sociaux anti-serbes au Kossovo et en Bosnie, d’empêcher la juste réorganisation des territoires en Afrique selon des critères ethniques et tribaux (Côte d’Ivoire, Ruanda), de s’enferrer dans le bourbier afghan (les forces spéciales seraient toutefois sur le départ) et, maintenant, de jouer les supplétifs au Liban, l’armée française se transforme en supplétive de l’O.N.U. Et que penser des sommes considérables débloquées pour ses opérations ? La France serait-elle donc si riche pour se permettre une telle politique de présence intercontinentale ? Aurions-nous donc des excédents budgétaires à gaspiller ? L’Élysée et Matignon penseraient-ils que le sort des Libanais et des Israéliens importe plus que celui des Français ? L’intervention militaire occidentale au Liban rappelle celle de 2002 en Afghanistan. Aujourd’hui, l’O.T.A.N. affronte une véritable guerre menée par les talibans. Le gouvernement afghan fantoche se fourvoie dans le clientélisme et l’impéritie. Pendant ce temps, la culture de la drogue – interdite sous peine de mort du temps de l’émirat du « mollah » Omar – prend une ampleur sans précédent. Serait-il inopportun d’envisager qu’à côté du lobby pétrolier texan, un puissant narco-lobby influence le Bureau oval ?

L’arrivée en nombre de nouveaux Casques bleus relance enfin l’idée farfelue de constituer une armée internationale dirigé par le secrétaire général de l’O.N.U. et le Conseil de sécurité. Ne doutons-pas qu’une telle armée deviendrait vite l’auxiliaire zélé de l’inacceptable Cour pénale internationale. Les événements du Sud-Liban servent donc de prétexte pour avancer un peu plus dans le projet irréaliste d’État mondial. Le mondialisme et ses cénacles, souvent opposés les uns aux autres, misent de plus en plus sur une situation internationale et, pourquoi pas, environnementale si désordonnée que les Occidentaux, désorientés et effrayés, réclameront des mesures d’urgence exceptionnelles à leurs pâles pantins dirigeants, favorables aux « espérances planétariennes » (20).

Le conflit persistant du Proche-Orient n’est pas du ressort des authentiques Européens qui se fichent éperdument de ces rivalités. Néanmoins, il se trouve dans le voisinage de l’Europe et on ne pourrait pas s’en détourner totalement. Il importe donc de jauger les événements orientaux à l’aune du seul bien commun français et européen. « Face à cela, les bons Européens ne doivent avoir en tête qu’un impératif : leur intérêt, écrit Pierre Vial. Or notre intérêt est de laisser fous d’Allah et nouveaux zélotes s’entretuer. Notre intérêt est d’avoir en tête pour seul impératif la libération de nos terres et de nos peuples. Libération par une lutte sans merci contre les envahisseurs venus du sud, pour qui l’islam est un alibi pseudo-religieux, un cheval de Troie. Et, de la même façon, libération par une lutte sans merci contre les groupes de pression au service de Tel-Aviv, installés chez nous, qui veulent nous entraîner dans une guerre qui n’est pas la nôtre en jouant sur notre refus des envahisseurs venus du sud. […] Ce positionnement est le seul qui soit conforme à la voie qui est la nôtre depuis toujours : la troisième voie, identitaire et ethnocommunautaire (21). »

« Les Israéliens ont des soucis de sécurité légitimes, juge pour sa part E. Todd. Mais les Européens doivent éviter une vision judéocentrée de la politique mondiale. L’attaque sur le Liban a révélé la permanence d’une Amérique agressive cherchant à entraîner ses alliés dans la guerre (22). » Si certains pensent que nous accepterons de mourir pour Allah ou pour Haïfa, ils se trompent. Jamais nous nous battrons pour le Proche-Orient, le mondialisme ou Wall Street !

Georges Feltin-Tracol

Notes

1 : Sabrina Mervin, « Les chiites dans la guerre. Rencontres dans les rues de Beyrouth et de Damas », Le Monde, 4 août 2006.

2 : Dominique Venner, Le siècle de 1914. Utopies, guerres et révolutions en Europe au XXe siècle, Pygmalion, 2006.

3 : « Avec Hariri, Beyrouth, c’était Dallas-sur-Mer », entretien avec Georges Corm, Charlie-Hebdo, 23 août 2006.

4 : « Le Hezbollah a fait une gaffe mais Israël a fait une guerre », entretien avec Michel Aoun, Libération, 27 septembre 2006.

5 : Entretien avec Georges Corm, Charlie-Hebdo, art. cit.

6 : Sabrina Mervin, art. cit.

7 : Idem.

8 : Id.

9 : Mohammad Qouchani, Shargh (Téhéran), cité dans Courrier International, 3 – 23 août 2006.

10 : Idem.

11 : Christophe Ayad, « Nasrallah au panthéon de la cause arabe », Libération, 4 août 2006.

12 : Pierre Prier, « Guerre au Liban : l’Égypte et la Syrie s’accusent mutuellement de couardise », Le Figaro, 24 août 2006.

13 : Bruno Tertrais, « Bush n’a pas gagné, Ben Laden non plus », Le Monde, 9 septembre 2006.

14 : Louis Chagnon, « Seule solution durable au conflit, renverser le pouvoir islamiste iranien », Le Figaro, 1er août 2006.

15 : « Les États-Unis sont plus dangereux que l’Iran pour la paix », entretien avec Emmanuel Todd, Marianne, 7 – 13 octobre 2006. Un entretien remarquable, vif et percutant.

16 : Idem.

17 : Id.

18 : Cf. Ralph Peters, « Blood borders. How a better Middle East would  look », www.armedforcesjournal.com, juin 2006.

19 : Entretien avec Emmanuel Todd, art. cit.

20 : Cf. Hervé Ryssen, Les espérances planétariennes, Éditions Baskerville, 2005.

21 : Pierre Vial, « Ne pas tomber dans le piège », www.terreetpeuple.com, 31 juillet 2006.

22 : Entretien avec Emmanuel Todd, art. cit.

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