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La paix d’abord ! Réponse à Jacques Marlaud par Claude BOURRINET

1 août 2010

Qu’est-ce que l’actualité ? Qu’est-ce que le temps historique ? Qui eût dit, il y a vingt ans, que le mur de Berlin s’effondrerait, puis, comme un château de cartes, que l’Empire rouge s’abattrait pan par pan ? Je suis de cette génération qui croyait l’U.R.S.S. quasi indestructible, en tout cas vouée à un destin autrement plus solide qu’un Occident décadent et miné par les mouvements d’autodérision. Qui eût cru que la Chine deviendrait ce géant capitaliste actuel, qu’elle accueillerait dans ses fabriques les investisseurs qui manquent à notre continent ? Que l’Inde, bientôt le Brésil prendraient une importance telle que ces pays dits émergents sont capables de tenir tête, au sein de l’O.M.C., à la pression américaine ? Qui peut nous assurer que dans les années qui viennent l’Empire yankee ne va pas suivre la même voie que l’Empire communiste, précipitant avec lui dans les décombres une Europe qui aura eu l’imprudence et la folie de le suivre dans sa démesure ? Non seulement une telle hypothèse est possible, mais elle est même probable. Les aventures belliqueuses de la machine guerrière étatsunienne, confortées par les brillantes théories de géopoliticiens tout de même très intéressés par la survie et l’expansion de l’entité sioniste, mettent en danger la paix très précaire de la planète. Le cas de la dernière micro-guerre de Géorgie est là pour démontrer combien les choses peuvent s’emballer, et combien un conflit local peut dégénérer en conflagration généralisée. La première guerre mondiale n’a pas commencé autrement. C’est pourquoi la question, certes rhétorique, j’en conviens, d’une mort possible, ou de l’arrivée des chars russes à Paris, n’est pas saugrenue.

Elle ne visait au demeurant qu’à susciter, de façon provocante, quelques éclaircissement que Jacques Marlaud a en partie donnés, mais pas entièrement.

Évidemment, Jacques Marlaud a raison, et sa réponse ne manque pas de nuances lorsqu’il souligne combien la société russe est loin d’avoir retrouvé la richesse de ses racines, de ses traditions, de son patrimoine. Cette remarque m’incite d’ailleurs à lancer un appel aux spécialistes de la Russie pour que nous soyons aussi informés sur la société russe que sur ses missiles et ses tanks. J’admire la religion orthodoxe, qui a su sauvegarder les trésors du passé, contrairement à l’Église catholique, et j’aime les Slaves en général, les Serbes en particulier. Je suis un grand lecteur d’auteurs russes, notamment de Dostoïevski, qui est l’un des géants de la pensée et fut un partisan acharné du panslavisme qui, comme tout le monde le sait, n’est pas tendre pour l’Occident romain-catholique. Tout ce que dit Jacques Marlaud au sujet des enjeux géostratégiques, je le partage, je suis d’accord.

Je trouve quand même que M. Marlaud exagère lorsqu’il avance que je serais un allié objectif de Washington. Ce genre d’accusation est peu sérieuse. D’autant plus que c’est archi-faux ! Je réagis toujours avec une extrême sympathie aux exploits des ennemis de l’Amérique : j’admire et respecte les Russes, le Hezbollah, etc. Et j’ajouterai même : s’il y a une guerre contre Moscou, je prendrai mes responsabilités.

Cependant, l’Histoire a connu bien des emballements, bien des géostratèges géniaux, bien des illusions. Mon intervention ne vise qu’une chose : mettre en garde contre l’aveuglement, contre les empathies dangereuses. Je n’ai jamais prôné l’indifférence vis-à-vis de la Russie, mais une saine méfiance. Et je persévère : mieux vaut Machiavel et sa froideur lucide qu’un échauffement plaisant. Tant que l’Europe n’est pas fondée, tant qu’elle n’est pas forte, nous sommes livrés au plus fort, qui ne nous fera pas de cadeau ! Telle est la vérité de l’Histoire, pour qui l’arme fait le maître (et la volonté de s’en servir !). C’est bien sûr regrettable pour l’Europe, et pour nous qui soutenons les Russes. Mais il est certain que nous n’avons aucun intérêt à ce qu’une guerre éclate actuellement, vu notre état de faiblesse. Que ce dernier ait été engendré et encouragé par des traîtres irresponsables, c’est une autre histoire. À mon sens, notre mot d’ordre tactique devrait être La Paix ! Tout en sachant que l’état de guerre est la condition naturelle de l’Histoire humaine. Mais il faut savoir retourner la propagande de l’ennemi, et la lui renvoyer à la gueule comme un boomerang ! « La Russie est attaquée, bien qu’elle veuille la paix » : il s’agit d’ancrer cette idée dans les esprits.

Somme toute, la question de la Russie, de ses démêlés avec les U.S.A., a une vertu heuristique, car elle nous permet non seulement de toucher une partie de l’opinion, et de lui expliquer le dessous des cartes, comme le fait intelligemment Jacques Marlaud, mais aussi de rappeler le sens de notre combat, qui n’est pas forcément celui de M. Poutine, pour qui j’ai d’ailleurs de la sympathie, Poutine devenant au demeurant un homme dont l’Histoire, avec un grand H, se souviendra.

Quant à savoir si ma position est personnelle : bien sûr, qu’elle l’est !

Claude Bourrinet

Plaider pour un retournement d’alliance ne veut pas dire « mourir pour Moscou » ! par Jacques MARLAUD

1 août 2010

« Faut-il mourir pour Moscou ? »

Claude Bourrinet pose ci-dessous sur ce site, une question qui ne me semble pas du tout d’actualité.

Qui, en Europe, à part peut-être quelques centaines de jeunes Russes à l’occasion de la récente petite guerre du Caucase, envisage ou a eu la moindre velléité de payer de sa personne pour défendre la Russie ?

D’abord, ce grand pays à vocation impériale, qui renoue timidement avec une conscience historique à laquelle il avait dû renoncer dans le grand chambardement des années 1990, n’a nullement besoin de nous. Les Européens de l’Ouest sont fréquemment considérés là-bas comme des vautours, des pillards, des profiteurs, collaborant avec la mafia locale et l’archi-rival états-unien pour dépecer la patrie sitôt délivrée de l’horrible oppression communiste pour retomber dans les pattes du capitalisme le plus féroce. En passant de la Nomenklatura à la Gouvernance mondiale par le truchement de la Dérégulation sauvage euphémisée en « démocratie de marché », les Occidentaux ont tenté de convertir les Russes à leur mode de vie matérialiste et nihiliste sans leur faire illusion bien longtemps, pas plus qu’aux Allemands et autres Européens de l’Est. Les orphelins du communisme ont certes un long chemin devant eux pour s’en sortir, renouer avec un système économique plus équilibré, protectionniste, en accord avec leurs propres traditions, ou ce qu’il en subsiste.

Il en va de même au plan culturel et politique. McDo et Coca Cola ont pollué de leurs enseignes les avenues de Saint-Pétersbourg et Moscou mais le procès d’américanisation des mœurs est activement combattu par d’autres tendances, notamment par le retour de la religion orthodoxe, restée plus proche des rites anciens que ses consœurs chrétiennes occidentales. Sur cette même ligne de résistance à l’occidentalisation, ont émergé des mouvements de jeunes patriotes comme les Nachis (« Les Nôtres ») qui ont permis à Vladimir Poutine de résister victorieusement à la subversion « orange » fomentée par certaines fondations états-unienne afin de renverser son gouvernement au moment où il était engagé dans un bras de fer avec les magnats apatrides de l’industrie et de la finance afin de leur arracher le contrôle des secteurs stratégiques.

La Russie, encore très déprimée, en chute libre démographique, en partie ravagée par l’alcool et des pratiques de corruption qu’une pesante bureaucratie peine à éradiquer, a perdu ou renoncé à plusieurs millions de km2 de son territoire impérial. Elle a dû faire face jusqu’au cœur de sa capitale à de redoutables terroristes armés et subventionnés à l’étranger. Elle est en proie à des manœuvres d’encerclement stratégique de la part de l’O.T.A.N. qui hérisse son pourtour immédiat de bases et de missiles. Ce qui ne l’a pas empêchée de réagir vigoureusement dans le Caucase aux tentatives de dépeçage de son grand corps malade entamées dès 1991 en Bosnie et en Tchétchénie, et poursuivies cette année avec l’humiliant traitement infligé à l’allié serbe au Kosovo en toute illégalité.

Dans ces conditions, évoquer une menace russe contre l’Europe de l’Ouest (je cite : « Qu’arriverait-il si les tanks de Poutine arrivaient jusqu’à Paris ? » ) non seulement relève du fantasme mais dénote une inquiétante irresponsabilité géopolitique.

Certes, Vladimir Poutine montre son pavillon face à celui de l’O.T.A.N. Il procède à un tir de missile stratégique au Kamtchatka, parle d’installer des bases de missiles à Kaliningrad face à celles de l’O.T.A.N. en Pologne et en Tchéquie, envoie des bombardiers et une flotte à Caracas, dans l’arrière-cour du rival et prévient les ex-satellites en Europe et leurs alliés que s’ils s’avisent de pousser trop loin la provocation anti-russe, la facture de gaz et d’autres approvisionnements risque d’être salée cet hiver. C’est de bonne guerre, et ça marche, justement parce que personne n’a envie de souffrir (ne parlons pas de mourir) pour payer les pots cassés par Tbilissi ou subir le coût des caprices des enfants gâtés de Tallin, Varsovie ou Kiev.

Certes il reste des problèmes ethniques et territoriaux à régler avec l’Ukraine, la Moldavie, les Pays Baltes et encore et toujours dans les Balkans… La Russie, désormais confiante en elle-même, n’entend plus se voir léser d’intérêts légitimes sans réagir. L’Europe a le devoir de désamorcer les conflits potentiels dans cette Mitteleuropa vitale pour sa sécurité et son bien-être. Mais elle ne peut réussir qu’à la condition de prendre au sérieux son rôle de médiateur, de cesser d’écouter la voix de son maître à Washington, de parler et d’agir enfin au nom de l’intérêt général européen.

La Russie n’est pas menaçante parce qu’elle se renforce, fait valoir ses droits dans sa sphère d’influence légitime et répond aux démonstrations de force par des démonstrations équivalentes. La véritable menace russe, si elle devait poindre, viendrait au contraire d’une faiblesse continuelle, de la difficulté à se défendre contre les subversions et les provocations des rivaux qui auraient aimé ne jamais la voir se relever du terrible effondrement soviétique.

Mais, disions-nous, la simple évocation d’une menace à notre encontre de sa part (rhétorique démagogique ?) est une irresponsabilité géopolitique, car ce faisant nous nous alignons automatiquement sur le discours tenu à Washington dont l’objectif est d’empêcher toute fraternisation, toute entente, tout front commun au nom d’intérêts partagés sur un axe Paris – Berlin – Moscou susceptible de contrer l’Internationale atlantiste, de remettre en cause le nouvel « ordre » mondial que l’on tente d’imposer définitivement par un déploiement de force incontesté parce que matériellement incontestable.

Claude Bourrinet semble faire d’une telle question l’objet d’un choix purement personnel. De même qu’il nous recommande de cultiver « d’abord une haine très saine pour tout ce qui nous vient de Nouille York, et pour les collabos atlantistes », tout en soutenant les ennemis de nos ennemis, nous devrions, selon lui, faire preuve vis-à-vis de la Russie, pas tout à fait aussi « identitaire » ou amicale qu’il l’espérait, d’une certaine indifférence.

Notre raisonnement à L’Esprit Européen est bien différent : on peut aimer ou pas les États-Unis, la Russie ou la Chine, l’Iran, Israël ou le Hezbollah, pour des raisons d’affinités ou de répulsion idéologiques, religieuses, ethniques ou esthétiques… Question secondaire du point de vue géopolitique pour lequel les enjeux, les rapports de force, les intérêts vitaux priment sur les sentiments particuliers.

Qu’on aime ou pas les États-Unis, ceux-ci, par leur position sur l’échiquier international, par leur comportement unilatéral et agressif, par leurs manœuvres cherchant à diviser les Européens entre eux pour mieux les asservir à leurs propres objectifs, par les nombreuses bases militaires qu’ils continuent d’occuper sur nos terres sans aucune raison valable, se désignent eux-mêmes comme l’ennemi irréductible de l’équilibre, de la paix, de l’entente, de la sécurité, de la souveraineté du vieux continent. C’est en cela et rien d’autre qu’il nous faut les combattre.

Qu’on l’aime ou pas, le sort de la Russie et ses rapports avec nous sur le petit cap de l’immense Eurasie qu’elle domine de sa masse territoriale, ne peut nous laisser indifférent. Pour la paix continentale, pour sa propre survie, l’Europe a besoin d’une Russie forte comme le souligne notre récente pétition (cliquer ici pour la signer). C’est cette perspective, et aucune autre, qu’il nous faut saluer et encourager au nom de la réconciliation continentale (1).

Jacques Marlaud

Le 22 septembre 2008

Note

1 : De la même manière, pour des raisons voisines, dénuées de sentiments, les Européens ont tout intérêt à se dégager de l’emprise « Usraélienne » sur le Moyen-Orient, région d’importance stratégique majeure pour l’Europe. Un grand dessein européen doit imaginer une politique arabo-musulmane à la mesure de ses intérêts géopolitiques et regarder d’un œil bien moins malveillant qu’actuellement la résistance de la Syrie, de l’Iran, du Hamas palestinien et du Hezbollah libanais à l’impérialisme de l’axe Tel-Aviv – Washington. Le même raisonnement s’applique à l’Asie centrale et extrême-orientale, tout comme à l’Amérique latine.

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