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Maxima Helvetiæ ? par Georges FELTIN-TRACOL

8 août 2010

C’est d’une affligeante banalité. L’été en France, l’actualité part en vacances et l’« info » ronronne avec les habituels « marronniers » (bilan des soldes, estimations de la fréquentation touristique, état de la circulation routière, météo des plages). C’est dommage, car les médias pourraient revenir sur des événements jugés secondaires et qui pourraient bien, un jour, être considérés comme l’étincelle de grands bouleversements.

Fin juin, Le Figaro, dans sa rubrique, « Histoire d’un jour », révélait à ses lecteurs qu’un élu suisse souhaiterait annexer la Savoie (1). Vue comme une anecdote, l’information passa inaperçue jusqu’à ce que Yann Redekker examine sur son excellent blogue éponyme cette initiative « grande-suisse » (2).

Le 18 mars 2010, le conseiller national (l’équivalent suisse de député) du Jura, Dominique Baettig, soumit au Conseil fédéral (le gouvernement suisse) une motion intitulée « Pour une intégration facilitée de régions limitrophes en qualité de nouveaux cantons  suisses » (3). L’auteur, membre de l’U.D.C. (Union démocratique du Centre), envisage une Suisse de 24 – 25 millions d’habitants grâce au rattachement volontaire des Länder autrichien du Vorarlberg et allemand du Bade-Wurtemberg, des régions italiennes d’Aoste, de Varèse, de Côme et de la province autonome de Bolzano (Bozen en allemand) – dite aussi Tyrol du Sud -, et des collectivités territoriales françaises d’Alsace, du Jura, de l’Ain et des deux Savoies (que nous nommerons ici « Savoie »). Le 19 mai dernier, le gouvernement helvétique la rejeta, en faisant valoir que l’accepter « serait un acte politique inamical, que les États voisins pourraient considérer, à juste titre, comme provocateur ». Pourtant, tant sur l’affaire Polanski que pour la traque de la fraude fiscale, Paris, Berlin et Rome ne se sont guère montré sympathiques envers Berne…

Allait-on passer à d’autre chose ? Non puisque, à la fin du mois de juillet, Le Figaro répercute les résultats d’un sondage publié par l’hebdomadaire Die Weltwoche : 52 % des personnes interrogées dans le Vorarlberg et à Côme – Varèse, et 48 % dans le Bade-Wurtemberg et en Savoie approuveraient une adhésion de leurs territoires à la Suisse (4). Le site Internet de la R.T.B.F. (chaîne belge francophone) précise pour sa part que « 63 % des 1 800 Allemands, Italiens et Autrichiens des régions frontalières interrogés se déclarent en faveur d’un rattachement à la Suisse (5) ». Y aurait-il un « péril helvétique » ?

Contrairement à ce qu’on peut penser de prime abord, la suggestion de Dominique Baettig s’inscrit dans une réalité géo-historique méconnue. En 1919, après l’effondrement de la double-monarchie danubienne des Habsbourg et estimant Vienne, désormais capitale d’une Autriche très réduite, leur était trop éloignée, les habitants du Vorarlberg organisèrent un référendum favorable par 80 % au rattachement à la Suisse. En vain, car la Suisse ne voulait pas accepter un nouveau membre conservateur, catholique et germanophone. Une fois l’Anschluss accomplie en 1938, les nazis fusionnèrent de force la région avec le Tyrol. Ce ne fut qu’à la renaissance de l’Autriche après-guerre que le Vorarlberg recouvrit son rang de Land. Le sondage de la Weltwoche témoigne de la permanence d’une sensibilité particulariste vorarlbergoise.

Concernant la province italienne du Tyrol du Sud incluse dans la région du Trentin – Haut-Adige, le particularisme local, indéniable, ne regarde pas vers Berne, mais plutôt vers Vienne. Cette région alpine abrite une importante population de langue allemande qui n’a jamais accepté son rattachement à l’Italie en 1919 et sa séparation du reste du Tyrol autrichien. Elle a résisté à toutes les tentatives d’italianisation et, dans les décennies 1960 – 1970, certains partisans agités de la réunification tyrolienne dans le cadre autrichien n’hésitèrent pas à organiser quelques attentats contre la présence étatique italienne avec le B.A.S (Befreiungsausschuss Südtirol ou Comité pour la libération du Tyrol du Sud). De nos jours, la spécificité tyrolienne est garantie sur les plans politique, culturel et économique (6). En revanche, l’ensemble Côme – Varèse peut tomber dans l’orbite suisse, car il est proche des   « pays sujets » de la Suisse d’avant 1789. Les avoueries de Bormio (ou Worms), de la Valteline et de Chiavenna (ou Clæven), aujourd’hui en Italie, dépendaient d’un des « États alliés » de la Suisse : la « République des trois ligues perpétuelles de la Haute-Rhétie », c’est-à-dire des puissantes Ligues des Grisons. En octobre 1797, les Français leur arrachent ces trois terres et les offrent à la République cisalpine.

Si la référence au Bade-Wurtemberg semble n’être qu’une question d’opportunité économique, les territoires français cités présentent un évident « helvétotropisme ». Jusqu’à la Révolution française, la ville libre de Mulhouse était un autre « État allié » suisse. De nombreux Alsaciens travaillent maintenant à Bâle et dans ses environs. Idem pour les Savoyards et les habitants de l’Ain. La France de la Restauration céda à la Suisse au traité de Paris (20 novembre 1815) les communes de Versoix, de Prégny et du Grand-Saconnex qui assurent au canton de Genève à qui elles reviennent, la continuité avec le reste de la Confédération. Promu arrondissement, le pays de Gex est rattaché au département de l’Ain et devient une zone franche économique afin de ne pas perturber des échanges commerciaux traditionnellement tournés vers Genève. En 1862, la Suisse échange avec la France la route de Gex au fort des Rousses et la moitié occidentale de la vallée de Dappes contre des parcelles pentues du Noirmont. Quant à la Franche-Comté, malgré la proximité géographique, elle maintient une certaine différence perceptible en politique (terre natale de Proudhon, du socialisme enraciné français, du syndicalisme révolutionnaire, de l’esprit libertaire, de l’anarcho-syndicalisme et du fédéralisme). Longtemps après son annexion par Louis XIV en 1678 – 1679, le comté libre de Bourgogne exprime sa défiance envers l’occupant et sa fidélité à ses souverains légitimes, les Habsbourg d’Espagne, par l’inhumation de ses habitants le dos à Versailles. Et puis, jusqu’en 1789, Montbéliard est une principauté indépendante.

Au sujet de la Savoie (et d’Aoste), les indépendantistes savoisiens ne se privent pas de rappeler qu’en 1860, une partie de la population aurait préféré l’union avec la Suisse. Ils soulignent en outre que les traités de Paris de 1815 et de Turin du 16 mars 1816 étendent la neutralité helvétique à des portions du Chablais, du Faucigny et du Genevois (les traités autorisent même, le cas échéant, leur occupation par l’armée suisse afin d’en préserver la neutralité). Les mêmes territoires bénéficient par ailleurs de la franchise économique. Si, au moment de l’Annexion, Napoléon III a respecté les clauses (il les a  même étendues à la totalité des trois provinces concernées), Paris supprime la neutralité et les zones franches de Gex et de Savoie en 1919, malgré le mécontentement de Berne qui porte le contentieux devant la Cour de La Haye. Celle-ci condamne la France, et l’accord du Territet du 1er décembre 1933 rétablit la spécificité douanière (zones d’exception économique) du pays de Gex et de la Savoie, réaffirmée depuis par les différents traités européens (7). Mentionnons que l’histoire géographique de la Savoie ne se restreint pas aux deux départements. En 1601, le duc de Savoie doit livrer à Henri IV ses possessions occidentales (la Bresse, le Bugey et le pays de Gex) : une « Grande Savoie » est possible…

Loin d’être infondée, la motion de Dominique Baettig se réfère donc implicitement à une histoire commune ou à des affinités géographiques et économiques semblables. Il faut aussi la comprendre comme une réplique au malade mental de Tripoli (Dominique Baettig est psychiatre de profession). En juillet 2009, Mouammar Kadhafi en appelait au démembrement de la Suisse entre la France, l’Allemagne et l’Italie (8) sans que cet appel scandaleux ne soulève l’indignation des chancelleries occidentales (gageons que les mêmes auraient vivement protesté si leur auteur avait été le président iranien Ahmadinejad…). Cet incroyable dérapage du Libyen justifierait la co-signature du texte par vingt-huit autres conseillers nationaux de l’U.D.C., dont son actuel président, Toni Brunner, et Oskar Freysinger (9). N’oublions pas enfin l’influence qu’a pu avoir dans la rédaction de la motion l’épineuse « question jurassienne » (10) ?

L’élu de Delémont entend par ailleurs riposter aux incessantes campagnes de propagande en faveur de l’Union européenne. Il constate en effet que « ces régions limitrophes disposent d’une longue tradition et volonté politique de souveraineté de leurs citoyens, de démocratie de proximité, à échelle humaine […]. Il s’agit d’un signe politique d’ouverture à l’extension d’un modèle de souveraineté suisse, proactif, plutôt que de laisser l’initiative du grignotage d’adhésion à l’Union européenne, dont les institutions centralisatrices sont coupées des aspirations de ses citoyens (11) ». Héritière du Saint-Empire romain germanique, la Confédération helvétique offre une alternative crédible à l’U.E. atlantiste et mondialiste ! L’exemple suisse attire plus que le mégamachin eurocratique : « les jeunes et les électeurs de droite sont particulièrement enthousiastes (12) ». L’exercice régulier de la démocratie directe, un niveau de vie élevé, un cadre de vie appréciable, une neutralité active et une défense nationale assumée par les citoyens concourent à cet enthousiasme. Le directeur roman du laboratoire d’idées Avenir Suisse, Xavier Comtesse, l’explique « parce que le dernier village gaulois, c’est la Confédération helvétique (13) ».

Tout n’est pourtant pas idyllique en Suisse. L’oligarchie et ses larbins, les tocards politiciens, ont tendance à outrepasser – en les contournant – les votations populaires contrariantes. Le politiquement correct y sévit tout autant qu’à Paris, Londres ou Berlin. La liberté d’expression se restreint tandis que s’impose la décadence  occidentale : la ville de Zurich reste réputée pour ses centres où l’on se drogue en toute quiétude.

La motion de Dominique Baettig paraît aujourd’hui incongrue. La grande majorité des Alsaciens, des Francs-Comtois, des Savoyards, des Valdôtains, etc., n’imaginent pas quitter la France ou l’Italie pour la Suisse. Mais qui sait demain, peut-être dans un avenir relativement proche ? Quand le dissident soviétique Andreï Amalrik (1938 – 1980) dénonce le système communiste dans L’Union soviétique survivra-t-elle en 1984 ? (Paris, Fayard, 1970), il ne se trompe que de sept ans ! À part une poignée d’« idéalistes » à la vision elle aussi incongrue, qui se doutait en 1988 que l’Europe verrait la (ré)apparition de l’Ukraine, de la Lituanie, de la Slovaquie, de la Macédoine … ? Quelle voie prendront l’Écosse, la Flandre, la Catalogne ? Place, pour une fois, à la politique-fiction.

Imaginons qu’en 2017, en 2022 ou en 2027 accède à la présidence de la République un zélote de l’ethnomasochisme, un adepte de la repentance, voire un « candidat (une candidate ?) de la diversité ». La crise économique mondiale a ruiné le pays et largement paupérisé les classes moyennes. Incapable de résoudre les problèmes socio-économiques sans renoncer au Diktat mondialiste, le nouveau gouvernement agit sur la société et les comportements : il accélère la « discrimination positive », généralise les quotas, accentue la répression de toute pensée dissidente au nom de l’anti-racisme et accroît la pression fiscale sur les seuls ménages français de souche (les familles nombreuses autochtones sont lourdement pénalisées alors que les avantages sociaux profitent aux seuls allochtones dispensés de tout contrôle des naissances). Dans le même temps, l’insécurité s’aggrave à un point que les experts parlent de « sud-américanisation » de la violence dans l’Hexagone avec des méga-gangs surgis des banlieues. Ceux qui en ont encore les moyens ont émigré en Pologne, en Europe centrale ou en Russie. Quant à ceux qui ne veulent pas partir, qui entendent rester eux-mêmes et qui ont la chance de résider dans une région périphérique (Flandres, Bretagne, Pays basque, Catalogne, Corse, Pays nissard, Savoie, Alsace, etc.), ils résistent et en viennent à prôner la sécession territoriale avec l’État hexagonal xénophile. Dès lors, pourquoi les Alsaciens, les Francs-Comtois, les Savoyards ne rejoindraient-ils pas une Suisse devenue la Confédération euro-helvétique ? Certes, ce serait la fin politique de la France, mais pas de l’ethnie française (au sens que l’entendait Paul Sérant), ni de sa culture. L’identité prime la souveraineté. Dans cette hypothèse pessimiste, on peut même concevoir que nos amis nissards – au nom d’un destin longtemps partagé avec la Savoie, d’une part, et d’une participation au monde alpin, d’autre part (nonobstant le problème de la continuité territoriale qui se ferait à travers les Alpes) – réclament leur rattachement à la « Grande Suisse » qui se retrouverait ainsi avec une façade maritime. Déjà, « selon Presseurop, les employés de l’ambassade d’Allemagne, à Berne, se demandent quand les Suisses “ commenceraient à réclamer un accès à la mer ” (14) »…

L’histoire est inattendue. Elle se manifeste toujours par surprise. C’est la raison pour laquelle on doit prendre au sérieux la suggestion – prophétique ? – de Dominique Baettig.

Georges Feltin-Tracol

Notes

1 : Marie Maurisse, « Quand un député suisse rêve d’annexer la Savoie », Le Figaro, 22 juin 2010.

2 : Yann Redekker, « Une “ Grande Suisse ” ? », mis en ligne le 28 juillet 2010 sur son blogue (cf. http://voxfnredekker.canalblog.com/archives/2010/07/28/18690387.html/).

On consultera aussi un autre excellent site, Euro-Synergies, en particulier deux textes publiés le 1er août 2010, « La proposition Baettig vue de Flandre » par Anton Besenbacher (http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2010/07/31/la-proposition-baettig-vue-de-flandre.html#comments/) et « Pour un élargissement de la Confédération helvétique : les propositions de Dominique Baettig » par H.W. (http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2010/07/31/pour-un-elargissement-de-la-confederation-helvetique-les-pro.html#comments/).

3 : Motion n° 10.3215, consultable a priori sur le site officiel du Parlement suisse mais difficilement accessible : http://www.parlament.ch/f/Suche/Pages/geschaefte.aspx?gesch_id=20103215/ (Pour un accès plus facile, il est préférable d’aller sur le site de la R.T.B.F. – voir note 5 -, puis de cliquer dans le texte sur « idée » marqué en bleu et souligné).

4 : Marie Maurisse, « Près d’un Savoyard sur deux adhère au rêve d’une “ Grande Suisse ” », Le Figaro, 30 juillet 2010.

5 : Voir le site Internet de la R.T.B.F. : http://www.rtbf.be/info/monde/suisse/ludc-veut-annexer-ses-voisins-pour-former-la-grande-suisse-239277/.

6 : Les intérêts de la majorité germanophone du Tyrol du Sud sont défendus par le Südtiroler Volkspartei (S.V.P.) ou Parti populaire du Tyrol du Sud (démocrate-chrétien) qui dirige la province.

7 : Pour plus de détails, voir Yves Tissier, Dictionnaire de l’Europe. États d’hier et d’aujourd’hui de 1789 à nos jours, 3e édition, 2008, Paris, Vuibert.

8 : cf. Novopress, « Helvétophobie : Kadhafi veut présenter à l’O.N.U. un plan de démantèlement de la Suisse », 18 juillet 2009, http://fr.novopress.info/25054/helvetophobie-kadhafi-veut-presenter-a-l’onu-un-plan-de-demantelement-de-la-suisse/.

9 : Du fait du caractère fédéral de la Suisse, les formations politiques ne sont pas centralisées, au contraire des cas français et britannique, monolithiques. L’U.D.C. en Suisse francophone et italianophone (ou Parti populaire suisse en Suisse alémanique et romanche) est fondée en 1971 de la fusion du Parti démocratique et du Parti des paysans, artisans et bourgeois, dit Parti agrarien. Longtemps figure de proue, Christoph Blocher n’en fut jamais le Conducator, mais plutôt le primus inter pares. Par ailleurs, chaque section cantonale reste maîtresse de ses actions. Ainsi, soutenue par Oskar Freysinger, la votation anti-minaret n’était pas au départ encouragée par Blocher. Freysinger ne cache pas ses préoccupations sociales, ni son patriotisme cantonal enraciné tandis que Blocher défend le libéralisme dans une optique assez libertarienne.

10 : Le canton du Jura (capitale : Delémont) est le dernier-né des cantons suisses créé en 1978 après de longues années de luttes. Partie occidentale, francophone et catholique du canton de Berne à majorité protestante et germanophone, ancienne République rauracienne (décembre 1792 – mars 1793), les Jurassiens s’exaspèrent du centralisme de Berne et veulent plus d’autonomie. La contestation prend de l’ampleur à partir de 1947 et devient la « question jurassienne » non réglée à ce jour. Dans les années 1960, la revendication séparatiste passe par le Rassemblement jurassien, les jeunes activistes du Groupe Bélier et les « clandestins » du Front de libération du Jura (F.L.J.) qui commettent quelques attentats. Il est probable qu’à l’époque, certains cénacles jurassiens aient bénéficié de fonds secrets provenant de l’Élysée gaulliste par l’entremise de Philippe Rossillon, pas uniquement préoccupé par le sort des Français d’Amérique du Nord et formidable visionnaire de la francité. Notons que dans son rejet de la motion de Dominique Baettig, le Conseil fédéral rappelle que le Parlement fédéral a refusé de reconnaître l’article 138 de la Constitution jurassienne « qui prévoyait que le canton du Jura pouvait accueillir toute partie du territoire jurassien directement concerné par le scrutin du 23 juin 1974 si cette partie s’était régulièrement séparée au regard du droit fédéral et du droit du canton intéressé » (Motion n° 10.3215, op. cit.).

11 : Motion n° 10.3215, op. cit.

12 : Marie Maurisse, « Près d’un Savoyard sur deux… », art. cit.

13 : Idem.

14 : Voir le site Internet de la R.T.B.F., op. cit.

Notes dissidentes sur l’Europe péninsulaire par Daniel COLOGNE

1 août 2010

Dans un remarquable ouvrage où sont analysés trente auteurs traditionalistes issus des quatre coins de la planète, Mark J. Sedgwick définit « l’eurasianisme » comme une doctrine géopolitique qui « oppose un bloc atlantique, comprenant des nations maritimes prédisposées au libre-échange et au libéralisme démocratique, à un bloc eurasien, plus enclin envers le centralisme et la spiritualité » (1).

Sans adhérer à cette doctrine, l’auteur la décrit en toute objectivité, comme l’un des deux fondements de la pensée identitaire d’Alexandre Douguine.  L’autre est le Christianisme orthodoxe, dont je ne dirai rien, car il m’est quasi inconnu.  Je me borne à constater que les religions deviennent des « machines à fabriquer de la haine » (2), pour reprendre une expression de Bernard-Henri Lévy. On peut se demander si elles ne l’ont pas toujours été. Certains objecteront : excepté le Bouddhisme.  Mais le Bouddhisme est-il une religion ?

Quoi qu’il en soit, il serait dangereux pour l’Europe de se laisser encercler, à l’Est par une orthodoxie repeinte aux douteuses couleurs du fondamentalisme, au Sud par l’Islam et le regain de religiosité de l’Afrique noire, à l’Ouest par le catholicisme « latino » et le puritanisme au nom duquel une fraction des États-Unis est prête à déclarer la « guerre sainte » à la « citadelle de Satan ».  C’est de cette Amérique-là qu’il faut avoir le plus peur sans se réfugier pour autant dans les bras (les tentacules ?) de l’eurasianisme, qui exerce sur une part croissante de notre famille de pensée une indéniable séduction.

Très réservé face aux divers projets d’« Euro-Russie », d’« Euro-Sibérie » et d’engloutissement de l’Europe dans un vaste ensemble continental, j’assigne plutôt à l’Europe la mission de décrucifier le monde, de « rassembler ce qui est épars » en donnant à cette formule maçonnique un sens cosmique, d’être le Nord du Sud et le Sud du Nord, l’Occident de l’Orient et l’Orient de l’Occident, de se tenir à équidistance de l’exigence universaliste et de l’impératif identitaire, d’éviter à la fois les dérives de l’Ouest (3) et les écueils de l’Est (4), de naviguer entre le Charybde du laïcisme occidental qui voit l’essentiel dans « l’humain, trop humain », et le Scylla des particularismes orientaux prompts à se replier derrière les rideaux de fer et les murailles de Chine ou de Berlin, enclins aussi à mépriser ou haïr le reste de la planète.

Je suis évidemment à l’écoute de tous les arguments qui tenteraient de me faire changer d’avis et de toutes les critiques qui qualifieraient d’infondées les notes qui suivent, en raison d’une connaissance insuffisante de la géopolitique, dont je ne devrais peut-être pas me mêler.

Mais enfin, qu’y a-t-il d’irrévérencieux à faire observer sur une carte de Russie, non seulement ses côtes mouillées par l’océan Pacifique, mais surtout sa formidable façade arctique qui la fait s’agiter dès à présent pour la future conquête des richesses polaires en pétrole, gaz et minerais ? Comme l’écrit très justement mon ami Rodolphe Badinand, si le scénario du réchauffement climatique se confirme et si la fonte de la banquise s’accentue, l’océan Arctique deviendra « un domaine maritime de toute première importance » (5) : un domaine qui intéresse déjà au plus haut point la Russie comme nation maritime, à laquelle on veut faire jouer le rôle du heartland (6) du vaste bloc continental eurasien.

Le chassé-croisé historique des capitales Moscou et Saint-Pétersbourg n’illustre-t-il pas la dualité d’une Russie continentale et d’une Russie océanique ?  On peut certes m’objecter que la période où Saint-Pétersbourg fut capitale est celle où la Russie s’est laissée envahir par les idées occidentales.

Pour ce qui est du « centralisme », le bloc eurasien a effectivement marqué la première moitié du XXe siècle (le totalitarisme hitlérien), l’autre moitié (le totalitarisme maoïste), et le siècle tout entier (le totalitarisme soviétique).

La « spiritualité » n’y trouve en revanche nullement son compte, ces trois régimes reposant sur un athéisme radical.

Le jacobinisme, autre forme de « centralisme », plonge ses racines dans la plus longue histoire de France : nation maritime avec sa double façade méditerranéenne et atlantique.

La classification mackinderienne reprise par l’eurasianisme ignore superbement l’apparition relativement récente du libre-échangisme et de la démocratie. Avant que cette doctrine économique et cette théorie politique se répandent sur toute la planète, certains peuples ont pu s’en passer durant des siècles et habiter des territoires océaniques.

Sans parler de cette véritable mer intérieure que constitue le lac bolivien Titicaca (quatorze fois plus étendu que le lac Léman, le plus grand d’Europe de l’Ouest), le rivage Pacifique du Pérou a longtemps été la limite occidentale de l’Empire inca, le rimland d’un État que beaucoup d’historiens tiennent pour un modèle de pré-totalitarisme.

On peut difficilement trouver un pays plus maritime que le Mexique coincé entre l’Atlantique et le Pacifique, et personne ne contestera le niveau spirituel élevé des civilisations qui s’y sont succédé, tantôt en mode sacerdotal (les Mayas), tantôt en mode héroïque et sacrificiel (les Aztèques).

Bref, les blocs distingués par l’eurasianisme composent une dichotomie sommaire, un dualisme simpliste bien incapable d’ouvrir une perspective embrassant la totalité de l’histoire universelle. Toutefois, Mark J. Sedgwick parle de « prédisposition » et d’« inclinaison », et non de « détermination ». La grande île de Grande-Bretagne aurait eu une « prédisposition » au mercantilisme en raison même de son insularité et en dépit de sa tradition aristocratique et monarchique pluriséculaire.

Nous revoici en Europe pour constater que, parmi les vingt-sept pays actuellement membres de l’Union européenne, cinq seulement n’ont aucun accès à la mer et constituent avec la Suisse notre heartland, qu’il ne me paraît pas nécessaire d’aller chercher en Russie, dans un cadre continental élargi, dicté par une ambition identitaire où, paradoxalement, l’Europe peut perdre son identité.

L’Europe est une péninsule : paene (presque) insula (île). Le mot paene la rattache à la Russie et à l’Asie, et rappelle que la grande plaine germano-russe vient mourir dans le plat pays de Brel à la « plainte perpétuelle » (Pol Vandromme) navrante et désolée (« Plaine ô ma plaine », s’intitule un magnifique chant russe).  Mais le mot insula nous oblige à nous pencher sur nos atlas et à regarder l’étonnante pénétration des eaux qui caractérise l’Europe et en fait aussi une région atlantique.

Du détroit de Gibraltar au Bosphore, la Méditerranée s’étend comme une annexe de l’Océan et les diverses mers qui baignent les berges d’Europe du Sud sont au fond des annexes de la Méditerranée, donc des sous-dépendances de l’Atlantique. En Europe septentrionale, la mer Baltique communique avec l’Océan par les détroits danois, tandis que, sous-dépendances atlantiques, le golfe de Botnie s’enfonce jusqu’au grand Nord et le golfe de Finlande avance, à l’intérieur des terres, sa fine pointe aux confins de la région de Saint-Pétersbourg.

En considérant l’eurasianisme de Douguine comme le dernier avatar d’un courant d’idées inauguré par Guénon, Mark J. Sedgwick apporte de l’eau au moulin de ceux qui font coïncider l’antagonisme tradition -modernité et l’opposition entre le bloc eurasien et le bloc atlantique.

La réalité est plus complexe. Le long du littoral atlantique de l’Europe (et de la mer du Nord, annexe ou dépendance de l’Océan), à l’exception de la France et du Portugal, on voit s’échelonner des monarchies parlementaires cherchant un équilibre entre tradition et modernité.

À l’autre bout du continent, la Russie tsariste donne le coup d’envoi de l’antisémitisme moderne et les Juifs persécutés trouvent refuge sur le territoire de l’Empire austro-hongrois, ce cœur de l’Europe qui adopte en l’occurrence une position « humaniste ».

Sous la plume des auteurs identitaires, on lit de plus en plus l’équation : occidentalisme – humanisme – rationalisme – classicisme -bourgeoisisme – mercantilisme. Élevant le débat géopolitique au niveau de la vision du monde, ces auteurs présentent volontiers l’Eurasie comme le lieu de tous les possibles, où peut s’exercer « la folle liberté des baroques », où sommeille « une puissante tradition initiatique » (7), où l’héroïsme romantique s’oppose à la froideur calculatrice des marchands de l’Ouest.

Certes, le concept d’un Occident centré sur l’océan Atlantique date de l’époque des grandes découvertes qui est aussi celle des humanistes.  Mais de Florence à Rotterdam en passant par Louvain, le mouvement initié par les Érasme, Juste Lipse, Marsile Ficin et autres Guillaume Budé demeure un des plus beaux fleurons du patrimoine culturel européen. Faisant du nouveau à partir de l’ancien, comme l’observe justement Mark J. Sedgwick, préconisant un salutaire retour à l’Antiquité gréco-latine, ce mouvement ne peut en aucun cas être confondu avec le laïcisme minimaliste réduisant la citoyenneté à ce que les humains ont de plus ordinaire en commun.

De même, la simultanéité du rationalisme cartésien, du classicisme littéraire et de la politique pro-bourgeoise et anti-nobiliaire de Louis XIV ne doit pas générer cette sorte de fureur qui pousse à jeter l’enfant avec l’eau du bain et à nier les clartés du XVIIe siècle sous prétexte qu’y prennent racine les « Lumières » du siècle suivant, où la Raison s’érige en Déesse alors qu’elle n’est qu’un instrument du Discours de la Méthode.

Grand nationaliste devant l’éternel, Léon Daudet disait en substance : la patrie, je lui dis merde quand il est question d’art.  L’eurasianisme et son dualisme Eurasie – Occident ne pèsent pas lourd face à l’histoire et à la géographie littéraires dont les méandres, témoignages des grandes fluctuations de la vision du monde, nous rappellent que les îles britanniques sont un des berceaux du romantisme et la Prusse de Frédéric II une terre d’accueil du néo-classicisme voltairien. Quand à Catherine II de Russie recevant Diderot à sa cour, il faut voir en elle, non pas une impératrice décadente qui se dévergonde au contact du matérialisme de la Lettre sur les Aveugles, mais une eurasienne clairvoyante qui devine dans le génie français l’aptitude à faire se rejoindre harmonieusement, au prix d’un dialogue comme celui de Neveu de Rameau, la veine classique de la raison et l’artère romantique de la sensibilité.

D’aucuns jugeront peut-être impertinentes les notes qui s’achèvent ici et que n’inspire aucune forme de russophobie. Grand admirateur de Tchekhov et de Dostoïevski, je serais désolé de voir interprétés de la sorte des propos dont le seul objectif est de montrer que l’Europe, péninsule de l’Asie, non seulement se suffit à elle-même, mais surtout possède les atouts pour être le Centre du Monde et pour y jouer le rôle d’élément rassembleur, à la manière de la Quinte Essence d’Empédocle d’Agrigente qui harmonise l’Air (Nord), le Feu (Sud), la Terre (Est) et l’Eau (Ouest). Cette harmonie est le seul véritable Amour, plus fort qu’Eros, qu’Agapè et que le vague fraternitarisme des chrétiens laïcisés. Ainsi peuvent être mises hors d’état de nuire les « machines à fabriquer de la haine » que redoute à juste titre B.H.L., mais qu’il a tort de ne voir à l’œuvre qu’à travers les « fascistes » d’hier et d’aujourd’hui. La Russie profonde le sait, elle qui chante avec les bateliers de la Volga :

« La nuit tombe sur la plaine
De nos cœurs chassons la haine
Plus de colère
Dans nos prières
Car chacun de nos pas
Nous conduit au trépas ».

Daniel Cologne

Notes

1 : Mark J. Sedgwick, Contre le monde moderne.  Le traditionalisme et l’histoire intellectuelle secrète du XXe siècle, Éditions Dervy, 2008, p. 293.

2 : Entretien accordé au quotidien belge Le Soir, 3 – 4 janvier 2009.  B.H.L. ne voit malheureusement qu’une seule « machine à fabriquer de la haine » anticapitaliste et antiaméricaine : le « fascisme », dont l’islamisme est le visage actuel.

3 : Dans la tradition astrologique, la Maison VII de l’horoscope (Couchant, Ouest) signe l’ouverture à l’Autre (alliances, contrats, mariages) : attitude normale tant qu’elle est contenue dans la sphère cosmique. La dérive commence quand l’attitude a un effet dissolvant (c’est l’étape solve de l’opération alchimique).

4 : La même remarque vaut pour la Maison I (Ascendant, Est). Par rapport à la normalité de l’affirmation identitaire (individuelle ou collective), la dérive commence lorsque le Moi surdimensionné et le Nous hypertrophié (nationalisme, racisme, fanatisme religieux) a un effet durcissant (c’est l’étape coagula de l’opération alchimique).

5 : Rodolphe Badinand, Requiem pour la Contre-Révolution, Éditions Alexipharmaque, 2008, p. 123.

6 : Heartland et Rimland sont les termes propres à la théorie géopolitique de John Halford Mackinder (1861 – 1947).

7 : Mark J. Sedgwick, op. cit., p. 294.

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