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Les raccourcis du prêt-à-penser par Daniel COLOGNE

29 août 2010

Les chansons constituent de remarquables vecteurs de mémoire. J’en ai appris quelques-unes issues du répertoire de la Jeunesse ouvrière chrétienne, où ma maman militait vers 1935. Ces couplets n’avaient pas grand-chose à voir avec le Dieu d’amour universel enseigné en 1958 par la brave « dame du catéchisme », copieusement chahutée par nous autres garnements qui, au seuil de la communion solennelle, nous fichions pas mal que le Christ soit venu et puisse revenir pour l’humanité entière ou le numerus clausus de l’Apocalypse.

Une religion élitiste et guerrière, le Christianisme ? Relisons les textes, à défaut de reprendre en chœur les refrains jocistes oubliés (1). Pour l’heure, je me borne à témoigner. La seule période où je me suis senti vraiment concerné par le Christianisme (1978 – 1983) est celle où m’habitait une rage protestataire, mauvais réflexe hérité d’une éducation puritaine, attitude bêtement réactionnaire contre le milieu littéraire parisien jugé interlope et dissolu.

Du libertinage à la pudibonderie et vice versa : fréquent raccourci qui peut mener à Damas, piège tendu à des naïfs auxquels les égéries de l’ésotérisme dénient finalement à juste titre le droit de se prendre pour Lucien de Rubempré. Par ailleurs, au temps de mes illusions perdues, j’étais en quête d’un prêt-à-penser. Le traditionalisme intégral m’allait comme un gant, non pas sous sa forme postérieure à l’installation de Guénon en Islam, mais dans sa première mouture de philosophie se voulant pérenne, dispensée des contraintes liturgiques, conciliatrice d’une sorte de « pensée libre » et d’une vague religiosité, providence de l’universitaire ne voulant pas renoncer au spiritualisme.

Car la laïcité est la dominante de mon parcours scolaire : cursus primaire dans une commune bruxelloise à majorité socialiste, études secondaires dans un « athénée royal » au cours de religion souvent bâclé (2), cycle supérieur à l’ombre du Grand Orient de Belgique.

Toutefois, dans les chansons apprises à l’école, même pathos héroïque que dans les hymnes de la J.O.C. Nous sommes dans l’immédiat après-guerre. « Il va vers le Soleil levant », notre « pays meurtri » qui « réclame l’effort de tous ses enfants ». « Nous voulons un monde nouveau, plus beau ». De là vient peut-être mon indéracinable côté utopiste.

Ma blonde, entends-tu dans la ville ? nous reconduisait au Front populaire. Le Chant des Partisans nous ramenait sous l’Occupation. Les paroles de Kessel et Druon me serraient le cœur. Aujourd’hui, il m’importe davantage d’observer que l’ennemi nazi n’y est jamais explicitement nommé. Le chant peut donc être réutilisé à l’envi par tous ceux que taraude le désir de liquider l’adversaire. Serti dans les années 1940, c’est un hymne somptueux et exaltant. Sorti de son contexte, c’est un appel à la violence meurtrière. Demain, quel sang noir séchera au grand soleil sur nos routes ? Quelle liberté nous écoutera dans la nuit ? Même en 1955, l’enseignement laïc devait-il faire chanter cela à des gosses de neuf ans ?

Dans Nuit et Brouillard, Jean Ferrat désigne l’ennemi, mais trop largement : « les Allemands ». C’était culotté à l’heure de la réconciliation De Gaulle – Adenauer et à l’aube de la construction de l’Europe. Ferrat a pris le relais d’André Claveau, une des idoles de ma maman. L’un a écrit la musique des Yeux d’Elsa chantés par l’autre (1956). Le même artiste peut célébrer l’amour selon Aragon et le sang des Vendéens versé sur Les Mouchoirs rouges de Cholet. Je m’en veux de ne pas avoir compris cela plus tôt.

Ferrat alias Tenenberg et David Scheinert sont deux Juifs communistes qui ont failli orienter mon activité littéraire. Le second surtout, qui voyait en moi un critique littéraire sans prétention philosophico-politique, et qui respectait ma sensibilité « de droite ». Si j’avais suivi ses conseils, j’aurais écrit sur la vie et les livres des autres en me souvenant toujours qu’on peut louer à la fois Monsieur de Charette et les mutins du Potemkine, qu’on peut être communiste et regretter les belles choses qui meurent, qu’on peut partager à droite et à gauche la nostalgie des diligences, des trains à vapeur ou des vignes qui « courent dans la forêt » et dont la « piquette » ne sera plus tirée.

Au lieu de cela, me voici attablé au Pied-de-Cochon, fameuse taverne de Genève, avec les autres rédacteurs du Huron (3), dans un commun vomissement de la scolarité cantonale décadente, en révolte contre un enseignement délétère pourtant dépourvu d’immigrés extra-européens, étranger à toute querelle de foulard – aujourd’hui obsession commune aux laïcistes et aux « fronts nationaux » -, mais dominé par des petits bourgeois helvétiques, soixante-huitards hirsutes et malodorants démentant la légendaire propreté de leur ancestrale confédération.

J’ai décidément toujours été beaucoup plus réactif que productif.  Même les lignes qui précèdent, nonobstant leur forte dose autobiographique peut-être inconvenante, sont inspirées par la lecture d’une récente livraison de la Nouvelle Revue d’histoire (4) : revue à laquelle je garde toute mon estime, mais qui, cette fois, génère en moi un certain agacement.

Lorsqu’en 1974, je m’assieds sur une banquette du Pied-de-Cochon, aux côtés de conspirateurs dits « d’extrême droite », je ne me suis délesté, ni de mon bagage de lettreux conformiste, où Garcia Lorca pèse plus lourd que Brasillach, ni des raccourcis du prêt-à-penser teinté de rouge.

« Cela fait plus de vingt ans, camarade,
Que la nuit règne sur Grenade » (5)

Un de mes commensaux riposte : « Garcia Lorca ?  Un homosexuel !  Et de la pire espèce ! Vous voyez ce que je veux dire ? ». Dans l’actuelle chasse aux pédophiles, ce voisin de table réclamerait à coup sûr le meilleur fusil. Certains poèmes de Lorca sont pourtant dédiés à des jeunes filles. De très jeunes filles ? Peut-être, mais sans l’arrogance d’un Matzneff qui, à la télévision, déclara un jour que les petites garces de douze ans préfèrent « une relation sexuelle de qualité » avec un adulte aux maladroits et innocents bécots de leurs condisciples.

Lorsque s’en mêle Jean Richer, dont j’admire par ailleurs les travaux en géographie sacrée et même en astrologie, on se demande quand même dans quel recoin de l’horoscope il va chercher que Lorca est mort à 38 ans en emportant dans la tombe le secret de son « problème sexuel non résolu ».

Selon Arnaud Imatz, Garcia Lorca est un écrivain apolitique. La responsabilité de son assassinat est imputable, non à la Phalange originelle et idéaliste, au sein de laquelle il comptait de nombreux amis, mais à des éléments venus gangrener de l’extérieur le mouvement national-syndicaliste de José Antonio.

Les références d’Imatz demeurent floues. On aurait apprécié, outre la demi-douzaine de noms d’auteurs cités, des titres d’ouvrages, des dates de parution, des noms d’éditeurs. Peut-être l’absence de traductions françaises explique-t-elle ce raccourci bibliographique. Je crains toutefois qu’en voulant éventrer la légende de l’intellectuel communiste tué par la Phalange, Imatz n’ouvre la porte à un prêt-à-penser de rechange où Lorca se voit quasi-annexé par un phalangisme revisité après ravalement de la façade.

Certes, le phalangisme espagnol témoigne d’un équilibre mental qu’on ne trouve qu’en faible proportion dans d’autres « fascismes – mouvements », pourtant moins effrayants que les « fascismes – régimes » (6).  Cela tient sans doute à la personnalité du fondateur, peut-être au Catholicisme, quoique des contre-exemples soient fournis par le rexisme belge et les Oustachis croates. En tout cas, on n’y entend pas, comme en Roumanie sur fond de Chrétienté Orthodoxe, des énormités comme celle qui assimile la « grande guerre sainte » au combat contre « le Juif qu’on porte en soi ».

Cependant, la meilleure manière de disputer au communisme l’œuvre de Lorca aurait été d’en proposer une grille de lecture identitaire beaucoup plus serrée. Son amour pour les gitans va bien au delà d’une simple compassion envers les « pauvres » et les « paysans ».

« Et vous, gitans,
Serrez bien vos compagnes
Au creux des lits chauds.
Ton sang inonde
La terre d’Espagne
Ô Federico ! »

Garcia Lorca célèbre l’identité hispanique dans toutes ses dimensions, y compris l’apport tzigane, surtout sensible dans cette Andalousie qui lui est chère.

« Et les gitans
Levaient sur toi
Leurs yeux de bronze et d’or ».

L’inspiration identitaire du poète implique, non pas une identité de repli, de crispation, de coagulation, mais une identité d’ouverture qui ne se dissout pas dans un universalisme abstrait. Il s’est ennuyé à New-York et c’est peut-être – si ma mémoire est bonne – la seule fois qu’il a quitté son Espagne natale, par lui inlassablement sillonnée avec une troupe ambulante au service du théâtre populaire. Il est donc inexact de qualifier Lorca d’« élitiste ». Et s’il peut être défini comme « baroque » et « précieux », c’est parce qu’aucune facette de son histoire nationale artistique et littéraire ne le laissait indifférent. Il a consacré un essai au gongorisme. Comme Heredia, il a réutilisé la tradition poétique du romancero. L’esthétique d’une pièce comme Noces de sang est imprégnée du « ténébrisme » caractéristique d’une certaine peinture espagnole du XVIIe siècle.

Federico Garcia Lorca est identitaire dans l’Espace, mais aussi enraciné dans le Temps, comme tous les grands artistes qui veulent vraiment remonter à la source de leur génie national. Voilà pourquoi il a pu compter parmi ses admirateurs des phalangistes éclairés, mais aussi des gens d’autres bords politiques, et le chanteur qui repense à la mort toujours scandaleuse du poète sous l’odieux crépitement des balles :

«  Et déjà,
Face au mur blanc de la nuit,
Tes yeux qui voient dans un éclair
Les champs d’oliviers endormis,
Mais ne se ferment pas
Devant l’âcre lueur éclatant des fusils,
Federico Garcia ».

Dans sa seconde contribution au micro-dossier sur l’Espagne, Arnaud Imatz incrimine quelques mesures prises sous le gouvernement de Zapatero, qui rallument selon lui les passions de la guerre civile. Il se montre convaincant et bien documenté, mais en fin de lecture, on a l’impression que l’Espagne remarquablement modernisée avait accompli un processus de pacification amorcé dès avant la mort de Franco (1975).

Indépendamment de la guerre civile, observons d’abord que les mesures décentralisatrices de 1978 (7) n’ont pas éteint l’ardeur belliqueuse des séparatistes basques et catalans.

En ce qui concerne les tragiques événements de 1936 – 1939, d’aucuns estiment qu’ils ont généré « la haine pour cent ans ». Tel était par exemple l’avis du Professeur Olivera, que j’ai rencontré à Genève en 1971, à l’occasion d’une tentative manquée d’apprendre l’espagnol (Je ne suis pas doué pour les langues).

La vraie question n’est-elle pas : pourquoi un pays de tradition chrétienne comme l’Espagne ne réussit-il pas sa réconciliation nationale ? Serait-ce que l’« hispano-christianisme » secrète un ethno-sado-masochisme, auquel nous avons vu qu’un Primo de Rivera a pu se soustraire, mais dont l’Inquisition dominicaine a incarné la plus sombre figure historique ?

Pour comprendre la difficulté de l’Espagne à se pacifier, il faut peut-être remonter aux sources d’un mal hispanique attesté par la Controverse de Valladolid, où le courageux Las Casas affronte les censeurs féroces qui nient que les Amérindiens puissent avoir une âme, sans parler des perpétuels soubresauts volcaniques du continent sud-américain, sans oublier la cruelle répression qui s’abattit sur les Pays-Bas occupés pendant deux siècles. Durant deux cents ans, l’Espagne enserra dans sa poigne de fer ce qui allait devenir une Belgique animée, elle aussi, par des tensions irréconciliables.

La légitime critique du gouvernement Zapatero entraîne Arnaud Imatz sur la pente savonneuse de la jonglerie comptable qui, lorsqu’il s’agit des victimes d’un conflit ou d’un génocide, rabaisse le révisionnisme du niveau qui devrait être le sien – une tendance naturelle de toute historiographie qui se respecte – au pitoyable étage d’un comparatisme de boutiquiers, au sous-sol de la mesquinerie où se camoufle le désir inavoué d’improbables réhabilitations. Ne perdons plus de temps à dédouaner le franquisme, cet ultime sursaut du goupillon et du sabre alliés, ce concubinage nauséabond de la soldatesque et de l’Opus Dei. Celle-ci a été justement qualifiée de « sainte maffia » au service d’une « monarchie sans roi », euphémisme pour dictature militaire de salut public.

En filigrane du macro-dossier sur les États-Unis, je découvre un autre défilé de notre prêt-à-penser, où certains éclairages se justifient comme hypothèses de recherche, mais où certaines postures deviennent lassantes à force de répétition dogmatique.

Certes, la doctrine géopolitique de Mac Kinder est mieux développée que dans le livre de Sedgwick (8), qui en prête à Douguine un résumé succinct. Je suis donc tout disposé à repenser mes « Notes dissidentes sur l’Europe péninsulaire » partiellement inspirées par la lecture de Sedgwick. Par ailleurs, pour que l’on ne se méprenne pas sur ma position dans un débat vieux de quatre décennies, puisque déjà étalé dans Le Huron susnommé, je remonte au temps du « chassé-croisé » de Guy Rossi-Landi. À cette époque, l’anti-américanisme glisse de gauche à droite, à condition de ne pas le réduire à la dénonciation marcusienne de l’homo economicus unidimensionnel et à la critique soixante-huitarde de la « société de consommation ».

À la une du Huron en 1975, un dessin humoristique. Un Franchouillard coiffé d’un béret et tenant sous le bras une baguette (le « pain français », disent les Belges). Il est enfermé dans une bulle comparable à celle qui le surplombe et où il dit : « L’Amérique nous protège ».  La légende est sans pardon : « Le roi des cons ».

Je suis toujours d’accord avec cette caricature et son texte.  Toutefois, au fil du temps, j’ai découvert que, parallèlement à la judicieuse distanciation par rapport aux États-Unis, sévissait dans nos rangs, en dépit de la guerre froide, une dangereuse fascination de la Russie soviétique.

Ni Washington ni Moscou. C’était le mot d’ordre de façade. C’était le thème d’un conférencier que j’avais invité à Genève en 1977. Les gardes du corps dont il était flanqué avaient caché des cocktails Molotov dans les toilettes au cas où, comme quelques mois auparavant, les ouailles pacifistes de Jean Ziegler descendraient de leurs auditoires pour venir nous taper dessus. Mais excepté le passage à tabac d’un diplomate africain dont les coupables sont restés introuvables et impunis, la soirée fut calme. Notre hôte ne sortit guère de la double négation du monde bipolaire de l’époque.

C’est pourtant le même qui, en janvier 1978, tente de nous intoxiquer, quelques compagnons et moi-même, avec de prétendus « groupes géopolitiques » de l’Armée rouge tout disposés à soutenir les nationalistes-révolutionnaires d’Europe de l’Ouest et leur désignation de « l’ennemi américain ».

Pour ceux qui voulaient infléchir notre fragile nébuleuse dans la direction du national-bolchévisme, toutes les occasions étaient bonnes.  Subtils argumentaires développés autour d’une galette des rois dont la fève était difficile à avaler pour le maurrassien égaré à notre table. Débats enfiévrés à Genève, avec participation des Lausannois et des Italiens (à l’époque de Freda), et avec l’inoubliable intervention de Ferraglia : « Pourquoi ne parlons-nous jamais d’amour ? » (curieuses paroles dans la bouche d’un négationniste, mais ce bon vieil Aldo continuera de m’insulter). Discussions passionnées à Bruxelles, où un militant cite Chesterton et devance Guillaume Faye, assimile le traditionalisme à une « démocratie des morts » et préconise la fuite en avant vers un avenir rouge comme le sang que répandent à l’Est la faucille et le marteau.

Enfin, last but not least, vigoureuses interventions dans les colloques semi-mondains de Paris, sous le regard enamouré d’une Madame Papon sans autre rapport qu’homonymique (que les belles âmes se rassurent) avec le tristement célèbre Maurice. Désintégrons le Système avec des guerriers authentiques, de vrais « individus absolus » dont même l’Evola de « Chevaucher le Tigre » ne soupçonnait pas le « visage originel » derrière les masques du Tupamaro d’Uruguay ou du Vietcong attaquant par derrière le Sammie englué dans la rizière.

Entre-temps, Le Figaro-Magazine était investi par les meilleurs d’entre nous, à moins que ce ne fussent les plus chanceux et les plus à l’aise dans les cocktails non Molotov. À leur tête, un Louis Pauwels expert en raccourcis : le nazisme = Guénon + les divisions Panzer, le communisme russe = 1789 + le froid. Comme l’a pertinemment rappelé Robert Steuckers, 1979 fut l’apothéose de la « Nouvelle Droite ». Mais deux ans plus tard commençait le double septennat de Mitterrand.

La N.R.H. appelle à la rescousse Henri Beyle dit Stendhal, autre spécialiste ès formules frappantes, fulgurances laconiques et équations simplistes.

Nord = modernité. Sud = tradition. À quelques nuances près, Paul Hazard dit la même chose dans La Crise de la conscience européenne (9). Mais la translation de l’épicentre culturel vers l’Europe septentrionale, à travers le pré-romantisme, autre versant des prétendues Lumières, ne témoigne-t-elle pas d’un Nord déjà « sudifié », du cœur enflammé de la passion se substituant au cœur rayonnant du classicisme ?

Au moins ce sujet-là mérite-t-il un débat approfondi. C’est moins sûr pour « Dieu, la liberté et l’argent » : trilogie on ne peut plus réductrice où la mentalité américaine ne se laisse pas enfermer.

Il y a deux Amériques. Leurs berceaux respectifs sont la Virginie et le Massachusetts. D’un côté, les « planteurs galants » qui font cultiver leur coton par des esclaves noirs résistants à la chaleur, mais logés, nourris et blanchis. Dominique Venner écrivait déjà cela il y a plus de trente ans dans Le blanc soleil des vaincus (très beau livre au demeurant). De l’autre, les puritains et théocrates, qui feront alliance avec les précédents contre la Couronne britannique, mais qui, à la faveur de la Guerre de Sécession, opposeront définitivement et victorieusement le Nord industriel, démocratique, engoncé dans ses préjugés messianiques protestants, au Sud rural, « aristocratique », issu des premiers colons « nullement religieux » (sic). Et voilà raccourcis en vingt lignes quatre siècles d’histoire qui concernent aujourd’hui près de trois cents millions d’habitants.

Une fois encore, on risque de se méprendre sur mes propos. J’ai moi-même écrit combien je me méfie d’une certaine Amérique fondamentaliste. Mais c’est une Amérique parmi une pluralité d’Amériques. C’est un courant parmi d’autres, lui-même traversé par des sous-tendances qui confèrent à la mentalité étatsunienne, même limitée à la sphère religieuse, une foisonnante complexité. Faut-il craindre les Amish, chez qui l’antimodernité est plutôt la dominante, et qui ne cherchent pas à imposer leur mode de vie à l’extérieur de leur communauté ? Faut-il mettre dans le même sac de véhéments prédicateurs comme Hinn ou Carothers, le Plein Évangile des hommes d’affaires, les exubérants pentecôtistes auxquels se mêle une frange de la communauté noire qui, elle aussi, a son messianisme bien particulier sur fond de gospel ?

Ce qui me gêne, dans ce numéro de la N.R.H., ce sont les jugements à l’emporte-pièce sur un sujet méandreux, dont l’angle d’attaque historique semble in fine prétexte à une canalisation d’énergie militante, à l’inlassable répétition de poncifs entendus depuis des décennies.

Ainsi un melting-pot ne peut-il produire que des individus sans culture. C’est faire peu de cas d’un philosophe comme Emerson, ouvert à la spiritualité indo-européenne, d’un poète comme Whitman (le Verhaeren américain), de l’immense dette du roman français contemporain envers Dos Passos, Faulkner et Hemingway, de conteurs géniaux comme Mark Twain et Fenimore Cooper, d’un dramaturge comme O’Neill, dont Désir sous les ormes est une des plus belles pièces de théâtre que j’ai vues.  Et je n’aborde que les domaines qui me sont un peu connus.

Absence totale d’aptitude à se remettre en question : voilà le diagnostic que m’inspire l’obstination de ceux pour qui le mal américain est toujours d’avoir voulu « recommencer le monde » sur une terre vierge (Virginie). Mais nous autres Européens, ne devons-nous pas, aujourd’hui, avec l’unique virginité de nos cerveaux de penseurs vraiment libres, refonder l’Europe et repenser les origines de l’humanité ?

Renvoyer dos à dos laïcistes et fondamentalistes religieux objectivement complices, soumettre les préjugés du transformisme darwinien et du créationnisme à l’épreuve du feu de la discussion argumentaire que les deux camps refusent : telles sont des priorités parmi d’autres de la reprise de conscience européenne. S’y ajoute notamment le choix de ne plus traiter en bloc, de manière systématiquement répressive (fondamentalisme religieux) ou de façon unilatéralement permissive (laïcisme), les problèmes de société dont chacun postule une approche souple et spécifique : statut des homosexuels, dépénalisation de l’avortement et de l’euthanasie, peine de mort.

À l’heure où j’écris ces lignes, Obama vient d’être « intronisé » et il me semble que ses premières décisions le rapprochent, dans une certaine mesure, de l’esprit européen toujours soucieux de soulager les détresses physiques et morales. Je pense à ses mesures concernant Guantanamo et à ses propositions touchant la décriminalisation de l’I.V.G.

Dominique Venner et ses collaborateurs estiment que l’élection d’un président afro-américain éloigne encore davantage les États-Unis de l’Europe, après la première rupture opérée par les colons protestants du XVIIe siècle et confirmée par le triomphe yankee des années 1860.

Un africaniste distingué accorde à la N.R.H. un entretien où il explique que l’Africain vaut surtout par sa capacité de reproduction. On lit ailleurs que le dynamisme des États-Unis est dû à l’émigration albo-européenne et que la perspective du déclin démographique de la race blanche épouse la prévision de la « fin du rêve américain ».

Soyons sérieux. Il n’existe donc pas d’élites afro-américaines comme celles que je vois en Belgique, comme ces Afro-Européens d’origine arabe ou subsaharienne que je côtoie quotidiennement, qui dirigent des entreprises de services, s’avèrent d’excellents médecins, possèdent des diplômes d’architectes après avoir présenté comme double thèse de doctorat la construction traditionnelle d’une mosquée et l’érection d’un immeuble moderne ?

Une chose est d’épingler les difficultés du multiculturalisme à la base, devant lesquelles les naïfs et les hypocrites pratiquent la politique de l’autruche. Autre chose est d’admettre l’enrichissement potentiel de la multiculturalité au sommet. Mettons-nous la tête dans le sable devant cela, refusons toute valeur aux Afro-Européens des deux sexes travaillant à Bruxelles dans le secteur des ressources humaines ou enseignant l’informatique à Paris, et soyons certains de ne jamais en avoir fini avec la fausse dialectique des prêts-à-penser et de leurs raccourcis, avec la tenaille dont les deux mâchoires sont l’inclusionnisme sans limites et l’exclusionnisme sectaire.

Carlyle comparait ainsi les discours du Nordiste et du Sudiste s’adressant à l’homme de race noire :

« Sois esclave et que Dieu te bénisse » (Sudiste),

« Sois libre et que le Diable t’emporte » (Nordiste).

Venner le cite dans son beau livre susmentionné sur la Guerre de Sécession. Pourquoi cautionne-t-il aujourd’hui cette ânerie qui qualifie de « nullement religieux » les premiers colons virginiens antérieurs de plus d’un siècle aux passagers de Mayflower ?

Quant à ceux-ci, sont-ils vraiment les ancêtres spirituels des vainqueurs de 1865 ? L’anti-esclavagisme nordiste n’a rien de messianique.  Comme le sous-entend Carlyle, il est prétexte à écraser les anciens serfs sous le « talon de fer » (Jack London) du capitalisme industriel en les enfermant dans un nouveau statut de prolétaires, et sans que l’apartheid soit réellement aboli. Les Afro-américains ont relevé la tête tout au long du dernier siècle.  Voici l’un des leurs à la Maison blanche.

Il y a cinq ans, Bernard-Henri Lévy voyait déjà en Barack Obama « un Kennedy noir ». Espérons que le nouveau Président des États-Unis ne soit pas attendu par un destin analogue à celui du célèbre descendant de famille irlandaise. Si tel devait être le cas, et si Obama s’avisait d’afficher une certaine tolérance éthique, le coup mortel pourrait être asséné par les adeptes de la « guerre sainte » chrétienne. De ce type de fondamentalistes émane aussi, pour l’Europe, le plus grave péril américain.

Ces gens-là haïssent l’Europe parce qu’on y érige l’évolutionnisme en dogme intouchable, parce qu’on y autorise les homosexuels à se marier et à adopter des enfants, parce qu’on y dépénalise l’euthanasie et l’avortement, parce qu’on y abolit la peine de mort en pleine période de criminalité galopante et d’apogée de la délinquance.

Ces États-Unis chrétiens et guerriers qui se prennent pour le Verus Israël désignent l’Europe comme « citadelle de Satan » dans la proportion même de la fuite en avant du « droit de l’hommisme ».  Leur démarche est très différente de celle des Quakers de Pennsylvanie et autres groupes qui ont façonné la mentalité américaine aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Le mouvement puritain antérieur à l’Indépendance des États-Unis avait une part d’utopie. En cela, je suis d’accord avec Dominique Venner, mais je m’oppose à lui dans la mesure où je ne connote pas le mot « utopie » de manière systématiquement péjorative. Ces pionniers étaient en quête d’un « possible latéral » (10) par rapport à une Chrétienté européenne en crise. Le puritanisme américain d’aujourd’hui, qui ne se confond pas avec l’ensemble des États-Unis, est une offensive ultra-réactionnaire, dont le côté grimaçant n’a plus rien à voir avec la pursuit of happiness (11) inscrite au cœur de l’idéologie d’outre-Atlantique, qui se nourrit des débordements laxistes et des excès libertins, et qui pille l’Ancien et le Nouveau Testament pour présenter une image vengeresse de Dieu et faire sortir des épées de la bouche du Christ.

Nous autres identitaires européens n’avons pas à prendre position dans l’affrontement stérile du laïcisme (12) et de la théocratie. Nous avons à développer notre approche spécifique des plus brûlants problèmes de société et à chercher notre « possible latéral » par rapport au champ de bataille des ultra-conservateurs et des ultra-progressistes.

Nous devons quand même nous interroger sur la véritable nature du Christianisme.  Les textes véhiculent des messages contradictoires. Si certaines idées chrétiennes « deviennent folles », pour paraphraser Chesterton, il convient de discerner si cela résulte d’une exégèse manipulatrice ou s’il s’agit d’une folie intrinsèque. Il va de soi que cette folie devrait être aussi traquée dans d’autres religions, dans les idéologies – ces religions sécularisées -, et bien entendu en nous-mêmes.

Les hommes naissent déterminés et inégaux. Prouvons que ce postulat seul peut servir de fondement au droit et à la dignité que bafouent tous les régimes, religieux ou laïcs, démocratiques ou fascistes, libéraux ou totalitaires.  Réussissons là où tout le monde a échoué.

Daniel Cologne

Notes

1 : « Enfants de la Sainte Église
Sous ses plis serrons nos rangs
Fraternité que rien ne brise
La Sainte Amitié nous fait plus grands
Que notre âme soit éprise
D’un rêve de conquérants »
[…]
«  Libre et fière est notre âme
Nous sentons s’allumer en elle
Un feu nouveau »
[…]
«  Suivons notre oriflamme
Symbole de vaillance et de gloire
Sous ses plis saluons la Victoire ».

2 : À l’exception de mes trois années sous le préfectorat d’Alfred Schmitz, membre des Scriptores Catholici, et de l’abbé Raymond Dellevaux, professeur de religion.

3 : Journal satirique dont huit numéros sont sortis entre 1974 et 1976.

4 : La Nouvelle Revue d’Histoire, janvier-février 2009.

5 : Federico Garcia Lorca, chanson de Jean Ferrat, a été enregistrée en 1958.

6 : Distinction établie par Renzo de Felice. Leur caractère de « nébuleuses », par contraste avec le durcissement des « fascismes-régimes », n’empêche pas les « fascismes – mouvements » d’être à l’origine de dérives.

7 : En 1978, les dix-sept régions du pays sont dotées de gouvernements autonomes.

8 : Mark J. Sedgwick, Contre le monde moderne, Dervy, 2008.

9 : Paul Hazard, La Crise de la conscience européenne, Fayard, 1961.

10 : Raymond Ruyer définit l’utopie comme « un exercice mental sur les possibles latéraux ».

11 : À cette « poursuite du bonheur » à l’américaine, il n’est pas obligatoire d’opposer, de manière manichéenne, comme quintessence de l’esprit européen, « le sentiment tragique de la vie ». (Miguel de Unamuno).

12 : Dans « le monde de la Laïcité » (sous-titre de l’émission maçonnique de la R.T.B.F.), il y a des gens lucides qui sont conscients des limites de cette  laïcité (notamment face à la foi globalisante et motivante des Musulmans).

Il y a aussi des associations qui font un travail respectable au service du Droit.  Mais il y a un noyau dur (très puissant en Belgique) qui substitue au dogmatisme idéologique et religieux une scolastique de rechange (avec notamment le dogme intouchable du transformisme darwinien).  C’est ce courant que j’appelle le « laïcisme ».

Refaire la clarté et décrucifier le monde par Daniel COLOGNE

29 août 2010

Le Moribond de Jacques Brel s’adresse au curé en ces termes :

« Nous n’étions pas du même bord
Mais nous cherchions le même port ».

Les paroles de cette chanson pourraient servir d’introduction à un grand dialogue réconciliateur entre les mouvements identitaires et les divers courants de l’idéologie aujourd’hui dominante. Encore faudrait-il que chacune des parties admettent ses propres dérives avant de stigmatiser celles de « l’ennemi ».

Identité – altérité : voici une bipolarité fondamentale qui s’exprime dans les axes cosmiques du méridien et de l’horizon, dans les dualités Nord – Sud et Est – Ouest telles que les présente la tradition astrologique.

Il est ici question du cycle journalier lié à la rotation de la Terre sur elle-même.

Ce mouvement nous fait apparaître les corps célestes (Soleil, Lune, étoiles, planètes) comme obéissant à une respiration valable pour toutes les latitudes et longitudes : le lever à l’Est, le coucher à l’Ouest, la culmination au Sud, et au Nord le passage au méridien inférieur, au point le plus bas de l’horizon.

Les Maisons qui correspondent à ces quatre points cardinaux (astrologiquement nommés Ascendant, Couchant, Milieu du Ciel et Fond du Ciel) ont des significations dont on peut déduire en quelque sorte les quatre points cardinaux de la pensée, entre lesquels le nécessaire équilibre est le « même port » que devraient chercher les intellectuels de tout « bord ».

Partons cette fois du Nord, associé à la mémoire des origines, véritable point de départ de la journée, analogiquement au solstice d’hiver qui est le vrai commencement de l’année.

Une parenthèse s’impose ici d’emblée pour souligner que l’énumération des signes zodiacaux à partir du Bélier (équinoxe du printemps dans l’hémisphère Nord) atteste déjà un déplacement de perspective, un passage de la verticalité solsticiale à l’horizontalité équinoxiale.

Ce changement de point de vue (du brahmane au kshatriya, en langage guénonien) semble avoir affecté les Boréens eux-mêmes, ainsi qu’en témoigne le mythe de Jason et des Argonautes qui vont conquérir la Toison d’Or sur la tête d’un bélier.

Revenons à la nordicité et rappelons une fois encore la dérive que cette notion a subi sous l’effet de l’idéologie nationale-socialiste.

Mais le Nord n’a de signification profonde qu’au sein de la bipolarité qui la lie au Sud : première expression de la dualité platonicienne du Même et de l’Autre.

Les Maisons horoscopiques proches du Milieu du Ciel sont celles de l’élévation spirituelle, des voyages, des amitiés et protections.

Le Sud représente donc l’ouverture à l’autre, dans une attitude pacifique et dans une atmosphère spirituellement constructive pour l’un et l’autre des deux « pôles ».

Au rebours de cette conception se situe le colonialisme moderne, dans sa phase d’évangélisation forcée et dans sa volonté d’imposer partout le laïcisme et son éradication des spécificités.

Les chocs en retour de cette politique pluriséculaire aberrante sont la haine des peuples décolonisés et la repentance masochiste des ex-colonisateurs (« le sanglot de l’homme blanc »).

La mission de l’Europe future est de rétablir l’harmonie entre les deux premiers points cardinaux de la pensée, la dimension verticale Nord – Sud de l’axe identité – altérité, la mémoire des origines et l’ouverture à l’autre, mais aussi entre les extrémités de l’axe horizontal Est – Ouest, les deux autres points cardinaux de la pensée : l’affirmation identitaire et l’exigence d’universalité.

Après les dérives du racisme et du colonialisme, examinons celles qui affectent les significations de l’axe Orient – Occident et demandons-nous s’il n’y a pas, derrière toutes ces dérives, une espèce de crucifixion cosmique, un écartèlement du monde, un démembrement qui renvoie au mythe d’Osiris tué par Seth, à l’archétype du fratricide dans sa version transmise par l’ancienne Égypte.

« Répandre la lumière et rassembler ce qui est épars » (1) : la meilleure branche de la famille guénonienne de pensée nous y convie depuis un quart de siècle. « Refaire la clarté » convient toutefois mieux que « Répandre la lumière », car l’illuminisme est monopolisé par la laïcité. Celle-ci met en valeur ce que les hommes ont de plus « ordinaire » en « commun » – double étymologie de laicus – et il ne faut pas chercher plus loin la dérive propre à l’esprit de l’Ouest. Universalité, universalisme : voilà bien des notions de base qu’il est urgent de clarifier.

À la laïcité dissolvante (dérive occidentale) s’oppose la coagulation symboliquement liée à l’Est, ce durcissement identitaire observé par Raymond Abellio, cette tendance des peuples orientaux à dresser muraille de Chine, rideau de fer, mur de Berlin, et autres barrières qui ont fait dire à Charles Maurras que « l’Asie commence au Rhin ».

Pour conclure provisoirement, répétons cette invitation mobilisatrice appelée à de plus amples développements et lancée aux Européens : « Refaire la clarté et décrucifier le monde ».

Daniel Cologne

Note

1 : Cette phrase figure en tête de tous les numéros de Vers la Tradition depuis vingt-cinq ans.

Le tout récent n° 111 me fait l’honneur de reproduire mon hommage à Roland Goffin, où il faut bien lire « la pensée de René Guénon », par rapport à laquelle j’ai pris de la distance, et non « le passé de René Guénon », sur lequel je ne me permettrais pas d’émettre la moindre réserve.

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