« La Françallemagne serait la négation de notre histoire » (entretien avec Pierre Pujo)

Pierre Pujo est l’homme d’une triple fidélité. Fidélité d’abord à son père, Maurice Pujo, qui en juillet 1899 avec Henri Vaugeois, lance la revue bimensuelle L’Action française. Fidélité ensuite à un homme, Charles Maurras, qui exerce rapidement un magistère intellectuel au sein de l’Action française naissante. Fidélité enfin à une idée, le salut de la France par le rétablissement de la royauté en la personne du chef de la Maison de France (les Bourbons-Orléans). Pierre Pujo participe tout naturellement à la renaissance du nationalisme intégral après la Seconde Guerre mondiale. Il dirige depuis 1965 le journal L’Action française 2000 qui défend et exprime la pensée maurrassienne. Autorité morale du royalisme, Pierre Pujo est par ailleurs une des figures majeures du souverainisme français, car il s’est toujours opposé à la construction européenne. Cependant, ouvert au débat, M. Pujo a bien voulu répondre à nos questions. Qu’il en soit ici remercié.

***

L’Esprit européen : Êtes-vous royaliste ou monarchiste ? Quelle est la différence ? Qu’est-ce que cela signifie en 2004 alors que la France est une république ?

Pierre Pujo : Je suis royaliste car la royauté est la meilleure forme de gouvernement d’un seul (monarchie) en France. Être royaliste en 2004, c’est avoir conscience que la France, qui a été faite par ses rois capétiens, a toujours besoin d’un roi. La république n’a pas réussi à résoudre le problème politique français. La Ve a prétendu remédier à l’anarchie de la IVe en renforçant le rôle du chef de l’État, mais celui-ci est l’élu d’une faction et ne dispose pas de la durée. Son élection se déroule au terme d’une longue période d’agitation politique et de surenchères démagogiques. Le choix prétendument opéré par les Français est illusoire. En 2002, Jacques Chirac n’a pas été élu pour lui-même mais contre Jean-Marie Le Pen au terme d’une campagne de diabolisation de celui-ci.

L’E.E. : Qu’est-ce que pour vous la légitimité ? Ne pensez-vous pas que la France traverse depuis 1792 une période d’interrègne entre une légitimité monarchique oubliée et une légitimité européenne à venir ?

P.P. : La légitimité est la qualité du pouvoir ou d’un régime qui bénéficie du soutien populaire et en même temps s’exerce au bénéfice de la nation.

Depuis 1792, la France est en manque de légitimité politique, sauf durant la période de la Restauration. La légitimité doit s’apprécier par rapport aux services rendus au pays. La « légitimité européenne » n’existe pas. Accepter un pouvoir étatique européen serait renoncer à notre indépendance nationale.

L’E.E. : Comment envisagez-vous la restauration de la royauté en France ? Serait-ce par la voie électorale ? Par un coup d’État ? Une contre-révolution ?

P.P. : Nous ne savons pas si la Monarchie sera un jour rétablie en France. Mais si elle ne l’est pas, la France disparaîtra comme nation indépendante, elle sera asservie à l’étranger ou soumise à de multiples forces centrifuges et éclatera.

Il est peu probable que la Monarchie soit restaurée par la voie électorale. Quant à recourir à un coup d’État, cela dépendra des circonstances. Il faudra, comme toujours, les utiliser au mieux. Il n’est pas exclu que la France connaisse un jour une grave crise politique intérieure où le chef de la Maison de France apparaîtra comme le seul recours possible.

L’E.E. : Comment concevez-vous la fonction de roi de France (ou roi des Français) ? Pensez-vous au rétablissement de la monarchie absolue de droit divin ou bien à une monarchie constitutionnelle de genre belge, britannique ou espagnol ?

P.P. : Le Roi ne saurait être que le Roi de France. L’appellation « Roi des Français » fut une formule de circonstance sous Louis-Philippe. Elle était imprégnée d’esprit révolutionnaire. On peut définir le type de monarchie qui convient à la France par la formule : « L’autorité en haut et les libertés en bas », avec une représentation du pays réel associée au pouvoir. Cela dit, on ne peut aller chercher des modèles à l’étranger. Chacun des pays que vous citez correspond à un type de monarchie bien particulier. On fera la monarchie que l’on pourra compte tenu des circonstances, mais le roi doit pouvoir peser sur les choix politiques du pays pour qu’il puisse avoir un rôle bénéfique.

L’E.E. : Quel regard portez-vous sur l’état actuel de la France ?

P.P. : La France va mal car l’esprit de solidarité nationale s’est beaucoup dégradé. Chaque catégorie sociale revendique en face d’un pouvoir faible où la peur de l’électeur d’une part et le conservatisme des partis et des syndicats de l’autre entravent les réformes nécessaires. Sur le plan européen l’intégration de la France dans un super-État va se traduire par une perte d’influence de notre pays.

L’E.E. : Qu’est-ce que pour vous le souverainisme ? Ne pensez-vous pas qu’il s’agit d’un terme politiquement correct pour désigner le nationalisme ?

P.P. : Le souverainisme n’est pour nous qu’une branche du nationalisme. Tandis que le nationalisme consiste à traiter tous les problèmes politiques en fonction du seul intérêt national, le souverainisme met l’accent sur la souveraineté laquelle est particulièrement exposée actuellement avec les développements de la « construction européenne ». Le souverainisme est rejeté par les tenants du « politiquement correct » qui ne rêvent que d’« Europe unie » et de globalisation. Nous travaillons à élargir le souverainisme aux dimensions du nationalisme français tel que Charles Maurras l’a défini.

L’E.E. : La France va bientôt fêter vingt années de décentralisation administrative. Vos impressions sur les lois Defferre et leurs conséquences ?

P.P. : Les mesures de décentralisation et de déconcentration décidées par Gaston Defferre en 1982 correspondaient à certaines aspirations des Français, las du carcan jacobin. Elles ont surtout contribué à alourdir la machine administrative en créant de nouvelles bureaucraties sans pour autant supprimer les anciennes. La répartition des tâches entre les conseils généraux et les conseils régionaux est mal définie. La délivrance des permis de construire par les maires n’a pas que de bons résultats et n’assure nullement la protection des sites. La décentralisation Defferre a accru la corruption en France.

L’E.E. : Que pensez-vous de la décentralisation lancée par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin ? Va-t-elle dans la bonne direction ou bien s’est-elle arrêtée au milieu du gué ?

P.P. : Jean-Pierre Raffarin a été imprudent en faisant insérer dans la Constitution que « La France est une république décentralisée » et en autorisant des « expérimentations ». Cela risque d’encourager les tendances centrifuges dans les régions périphériques.

La décentralisation devrait renforcer l’unité nationale, en cultivant l’attachement à la petite patrie et la gestion de proximité par les intéressés. Pour réaliser une véritable décentralisation sans mettre en danger l’unité nationale, il faudrait un pouvoir plus solidement établi, comme une monarchie. En Espagne l’unité du pays ne tient que grâce à la monarchie.

L’E.E. : Ne pensez-vous pas que la décentralisation actuelle est viciée par les habitudes centralisatrices de l’administration et par le cumul quasi-systématique d’un mandat local avec un mandat national ?

P.P. : Les habitudes centralisatrices de l’administration entravent assurément l’application des mesures de décentralisation. Nous cumulons les inconvénients de la centralisation et de la décentralisation.

Le cumul des mandats locaux et nationaux est aussi un facteur de centralisation. Il est encouragé par les partis qui s’assurent ainsi une clientèle de base.

L’E.E. : Êtes-vous fédéraliste ? Plus exactement encore, seriez-vous favorable à un État (peu importe le régime) fédéral français au sein duquel seraient reconnus les peuples corse, breton, basque, alsacien, catalan… ?

P.P. : Nous ne sommes fédéralistes ni pour la France ni pour l’Europe. La France n’a jamais été un État fédéral (à la différence, par exemple, de l’Allemagne). Les provinces ont été rattachées au royaume les unes après les autres, tout en conservant leurs usages et leurs libertés. Louis XIV a pu parler de ses « peuples », mais le mot  « peuple » a pris a aujourd’hui une signification démocratique. Il est convenu maintenant que tout « peuple » a droit à l’indépendance. Pour nous, il n’y a qu’un seul peuple, le peuple de France. Nous ne sommes pas pour autant devenus des jacobins, comme certains fédéralistes le prétendent. Mais il y a plus urgent que de combattre un jacobinisme moribond : il faut sauvegarder l’unité de la France.

L’E.E. : Que vous a inspiré le débat sur la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ? Trouvez-vous légitime qu’on enseigne le corse, le catalan, le breton, , dans les écoles ?

P.P. : La Charte européenne des langues régionales n’était pas acceptable par la France. Elle pouvait être invoquée pour exiger le recours à une langue, minoritaire dans les actes publics. Son application aurait été une cause de confusion dans le pays.

Je ne vois pas d’inconvénient à ce qu’on enseigne le corse, le catalan, le breton dans les écoles, mais apprenons d’abord aux petits Français leur langue nationale, le français. Or son enseignement s’est beaucoup dégradé. L’effort principal doit être porté sur ce plan-là.

L’E.E. : Comment expliquez-vous le éveil des revendications régionalistes en Europe occidentale (Flandre, Écosse, Pays basque, Savoie, Italie du Nord, etc.) ? Est-ce une chance pour la France et pour l’Europe ?

P.P. : Le réveil des régionalismes en Europe est encouragé par des officines allemande installées à Munich et par les institutions européennes. C’est ainsi qu’il existe un « Comité des régions » à Bruxelles et que l’on prépare la constitution d’euro-régions et d’euro-districts qui chevaucheraient les frontières. Cela n’est pas une chance pour la France; ces projets conduisent à la démanteler. L’effacement de la France au profit d’une Europe des régions n’est pas souhaitable, à moins que l’on souhaite revenir au Moyen Âge. Ce ne serait pas un progrès.

L’E.E. : Vous sentez-vous Européen ? Pourquoi ?

P.P. : Je me sens d’abord Français. L’Europe n’a pas la consistance d’une communauté politique, pas plus que l’Afrique ou l’Asie.

L’E.E. : Douze ans après l’adoption du traité de Maëstricht et quelques années après la ratification des traités d’Amsterdam et de Nice, quel bilan bilan faites-vous de la construction européenne ?

P.P. : Les traités de Maëstricht (1992), d’Amsterdam (1997) et de Nice (2000) ont marqué les étapes de ce qu’il est convenu d’appeler la « construction européenne ». Chaque fois, un nouveau pas a été fait vers l’intégration du continent. Les peuples n’ont pas été consultés, en particulier les Français. Tout s’est noué entre les dirigeants européens. Bientôt, une « constitution européenne » doit être adoptée par les vingt-cinq pays de l’Union européenne. On a cependant le sentiment que l’Europe patine. Le fossé s’élargit entre les peuples et leurs gouvernants.

On constate par ailleurs que « l’Europe » s’est divisée sur la question irakienne. Une coalition s’est formée entre la France, la Belgique, l’Allemagne, la Russie, et elle a pris des positions inverses de celles de la Grande-Bretagne, de l’Espagne, de l’Italie et de la Pologne.

On a constaté aussi des divergences importantes sur le projet de constitution européenne. Un certain nombre d’États, notamment, ne veulent pas renoncer à l’usage de leur droit de veto. Ces divergences seront peut-être aplanies un jour pour parvenir à un simulacre d’accord, mais elles resurgiront ensuite. L’Union européenne court au blocage car elle méprise les composantes essentielles de l’Europe que les États-nations. Sans doute est-il difficile de les mettre d’accord, mais il n’y a pas d’autre moyen de faire du solide que de s’appuyer sur la convergence des intérêts nationaux. À l’Action française, nous sommes pour une Europe réaliste contre des idéologues européistes. Nous prônons une Europe à géométrie variable.

L’E.E. : Quelle doit être, selon vous, la priorité de l’Union européenne : l’approfondissement, c’est-à-dire la réforme de ses institution, ou bien l’élargissement à d’autres États candidats ?

P.P. : Nous sommes contre « l’approfondissement » s’il s’agit pour la France de consentir à de nouveaux abandons de souveraineté. Nous sommes contre « l’élargissement » s’il s’agit de faire entrer dans l’Europe la Turquie après les dix autres pays de l’Est qui en font partie depuis le 1er mai 2004. On pourrait imaginer une conférence européenne réunissant périodiquement les représentants de tous les pays d’Europe et débattant des problèmes communs à tous ou à certains d’entre eux et concluant des accords en conséquence, mais des accords toujours réversibles.

L’E.E. : Pour vous, où s’arrête le continent européen ? Aux marches orientales de la Pologne ? À l’Oural ? Au détroit de Béring ? La Turquie est-elle européenne ? A-t-elle vocation à rejoindre l’Union européenne ? Et la Russie ?

P.P. : Si l’« Europe » cessait de prétendre réaliser un « super-État », elle pourrait comprendre la Russie, l’Ukraine et tous les pays des Balkans.

L’E.E. : L’Europe, d’après vous, n’est-elle qu’un concept géographique, un vaste espace marchand de libre-échange ou bien une vieille et riche civilisation qui se cherche une forme politique ?

P.P. : L’Europe est avant tout un concept géographique. Elle n’est pas un espace marchand puisque ses productions ne bénéficient d’aucune protection et que ses frontières sont des passoires. Elle renferme non pas une civilisation mais une grande diversité de civilisations. Il ne serait ni réaliste ni bénéfique pour les peuples qu’elle devienne un État fédéral ou un super-État.

L’E.E. : D’après vous, quelles doivent être les grandes orientations de la France en politique étrangère ?

P.P. : La politique extérieure de la France est traditionnellement guidée par la notion d’équilibre. Elle s’applique à défendre les petites et  moyennes nations contre les empires. Aujourd’hui, Jacques Chirac, en défendant l’existence d’un monde multipolaire, se conforme à cette tradition. Il montre en même temps que la France peut encore avoir sa propre diplomatie sans avoir besoin de s’accrocher à une Union européenne qui n’a pas de volonté politique commune.

L’E.E. : Peut-on avoir votre avis sur une possible Union franco-allemande, sur une probable « Françallemagne » ?

P.P. : Une Union franco-allemande ou Françallemagne se traduirait par la domination d’une Allemagne plus nombreuse, plus puissante, sur la France. La Françallemagne serait la négation de toute notre histoire nationale et la reconstitution d’un Empire romain-germanique contre lequel les rois capétiens ont imposé l’indépendance du royaume de France.

L’E.E. : Vous sentez-vous proche du mouvement altermondialiste et du combat de José Bové contre la « MacDomination » ? La « culture » américaine ne menace-t-elle pas la diversité culturelle européenne ? Posés plus brutalement encore, McDonald’s et Disneyland-Paris ne sont-ils pas plus dangereux pour les peuples européens qu’un énarque français ?

P.P. : Le mouvement altermondialiste conteste le capitalisme international mais, en fin de compte, n’entrave guère ses entreprises. La meilleure façon de combattre le capitalisme international est de lui opposer un pouvoir politique national, de défendre nos libertés et nos traditions et de renforcer la puissance politique, économique, militaire de la France. Nous pouvons nous entendre avec les autres peuples pour sauver la diversité culturelle européenne contre la suprématie américaine. Mais la France doit donner l’exemple en défendant son patrimoine et sa culture.

• Entretien recueilli par Maximilien Malirois.

• Paru dans L’Esprit européen, n° 12, été 2004.