« L’Alsace doit devenir une région libre dans une Europe démocratique » (entretien avec Martin Hell)

Martin Hell est le principal responsable de l’Union du peuple alsacien / Elsässischer Volksunion (U.P.A / E.V.U.). Ce mouvement publie la revue Rot und Weiß (Rouge et Blanc), les couleurs du mouvement alsacien. Il se présente aux élections municipales, cantonales et régionales. Aux cantonales de mars 2001, ses scores oscillaient entre 2,66 et 4,36 %. Quant aux élections municipales, son président, Francis Waag, ne figure pas parmi les élus de la liste Schiltighem-Écologie. On peut la contacter à : U.P.A / E.V.U., B.P. 75674 J2, Illkirch-Graffenstaden C.E.D.E.X.

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L’Esprit européen : Comment l’U.P.A / E.V.U. se définit-elle ? Est-elle autonomiste ? Régionaliste ? Nationaliste ? Indépendantiste ? Quels sont ses objectifs ?

Martin Hell : L’U.P.A / E.V.U. est un parti autonomiste, car il n’y a pas de démocratie sans autonomie.

L’E.E. : La France va bientôt fêter vingt années de décentralisation administrative. Vos impressions sur les lois Defferre et leurs conséquences ?

M.H. : C’était une décentralisation « à la française », un arc-en-ciel sans couleurs.

L’E.E. : Ne pensez-vous que la décentralisation soit viciée par les habitudes centralisatrices de l’administration et le cumul quasi-systématique d’un mandat local avec un mandat national ?

M.H. : Un pays centralisé a des pratiques qui ne favorisent pas l’avancement vers un fédéralisme réel.

L’E.E. : La décentralisation à la française ne favorise-t-elle pas finalement une centralisation régionale, « Strasbourg et le désert alsacien » au lieu de « Paris et le désert français » ? Dans ce contexte, que pensez-vous des projets de fusion des deux départements alsaciens du Haut- et Bas-Rhin ?

M.H. : Vu que les départements datent d’un autre siècle…, nous sommes favorables à une région Alsace.

L’E.E. : Afin de résoudre le problème corse, le gouvernement de Lionel Jospin propose d’accorder une véritable autonomie à l’Île de Beauté. Vos impressions ? Exigez-vous la même chose pour l’Alsace ?

M.H. : La Corse, ainsi que l’Alsace et toutes les régions qui le désirent ont droit au respect de leurs spécificités. Il faut passer des paroles aux actes.

L’E.E. : Est-ce, pour vous, le commencement d’une future République fédérale française ?

M.H. : De tout cœur nous l’espérons.

L’E.E. : Comment expliquez-vous le réveil des revendications régionalistes en Europe occidentale (Flandre, Écosse, Pays basque, Savoie, ItalIe du Nord, etc.) ?

M.H. : Nous considérons que c’est la fin d’un certain colonialisme que nous approuvons.

L’E.E. : Dans ce contexte de renaissance régionale, l’Alsace a-t-elle un avenir dans une eurorégion transfrontalière rhénane ?

M.H. : Bien sûr, c’est ce que nous souhaitons depuis longtemps.

L’E.E. : Que répondez-vous aux souverainistes français quand ils accusent les régionalistes de vouloir jouer Bruxelles contre Paris ? Maints exemples ne montrent-ils pas que la technocratie bruxelloise est toute aussi centralisatrice que la parisienne (uniformisation des plaques d’immatriculation, suppression des marchés locaux pittoresques, etc.) ? N’est-ce pas là un risque, pour le régionalisme, de tomber de Charybde en Scylla ?

M.H. : Nous disons : « Le danger existe », mais une Europe des régions et des peuples doit aller progressivement dans le bon sens. Il existe des organisations politiques qui doivent veiller au bon fonctionnement de la démocratie.

L’E.E. : Que vous a inspiré le débat sur la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ?

M.H. : Sans grand débat, cette Charte a été signée et ratifiée pratiquement par tous les pays démocratiques.

L’E.E. : L’histoire du mouvement alsacien est riche en épisodes douloureux. Comment réagissez-vous à ceux qui, devant vos revendications, évoquent la collaboration d’une minorité de militants alsaciens avec l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale ?

M.H. : Avant tout, il faut savoir que l’Alsace est une région germanophone tout comme la Suisse alémanique, une partie du Bade-Wurtemberg ou le Vorarlberg de l’Autriche, ceci depuis au moins quinze siècles. Nous avons été occupés (colonisés) par la France en 1648 – 1674 / 1675 – 1681. Cette colonisation a duré jusqu’au retour à l’Empire allemand en 1871 jusqu’en 1918. Le 1er mars 1871, le traité de Francfort fut approuvée par l’Assemblée nationale à Bordeaux en ces termes : « Le retour en toute propriété et toute souveraineté de l’Alsace-Lorraine au Reich allemand. » Ces mots furent votés à 83 % de majorité, par 507 voix contre 106 (les députés alsaciens-lorrains et avec eux, Victor Hugo, Clemenceau, Gambetta, etc.). Pendant cette période, notre essor économique était considérable. En matière sociale, nous avions soixante-dix ans d’avance sur la France ! Le 31 mai 1911, fête nationale de l’Alsace-Lorraine, nous avions l’autonomie avec notre propre constitution, notre parlement, notre gouvernement avec, à sa tête, le Dr. Eugene Ricklin. Tout cela nous a été supprimé d’un trait de crayon AVANT MÊME QUE LE TRAITÉ DE VERSAILLES fut signé ! Sans la consultation populaire qui avait été demandée par le Président Wilson !

Nous demandons la révision du traité de Versailles de 1919 qui est la cause des principaux malheurs qui ont suivi…

Il y a eu effectivement quelques éléments qui, dès 1940, croyaient à travers l’Allemagne pouvoir sauver notre identité, notre langue maternelle, notre culture.

L’oppression subie par les Alsaciens, surtout linguistiques et culturelle, continue toujours. Nous espérons beaucoup de l’Europe et surtout d’une constitution européenne qui doit en finir avec ce centralisme écrasant, puis donner une nouvelle chance à une véritable démocratie.

L’E.E. : Huit ans après l’adoption du traité de Maastricht, quelques années après la ratification du traité d’Amsterdam et après le calamiteux sommet de Nice, quel bilan faites-vous de la construction européenne ?

M.H. : Ces traités sont dans l’ensemble positifs. Quant au sommet de Nice, il a démontré que la France jacobine a du mal à se défaire de son système.

L’E.E. : Quelle doit être la priorité de l’Union européenne : l’approfondissement, c’est-à-dire la réforme de ses institutions, ou bien l’élargissement aux États candidats ?

M.H. : Plutôt d’abord la réforme des institutions, puis penser à l’élargissement. Il faut que les prochains États-membres puissent s’adapter.

L’E.E. : Pour vous, où s’arrête le continent européen ? Aux marches orientales de la Pologne ? À l’Oural ? Au détroit de Béring? La Turquie est-elle européenne ? A-t-elle vocation à rejoindre l’Union européenne ? Et la Russie ?

M.H. : C’est une question délicate, mais nous pensons que la démocratie doit avoir la priorité absolue.

L’E.E. : Par l’affirmation péremptoire des entreprises transnationales et l’accroissement des migrations intercontinentales de peuplement, la mondialisation ne représente-t-elle pas une menace pour les identités régionales, nationales et européenne ?

M.H. : Si l’intégration ne se fait pas, il est vrai que cela peut poser des problèmes. On change de pays, de région, il est normal de se mettre « à l’heure » de la région d’adoption.

L’E.E. : Le fédéralisme n’est-il pas finalement la réponse adéquate au phénomène de la mondialisation ? Mais l’U.P.A. / E.V.U. est-elle fédéraliste ? Et si oui, a-t-elle salué le discours ouvertement fédéraliste du ministre des Affaires étrangères, Joschka Fischer ?

M.H. : L’U.P.A. / E.V.U. est favorable au fédéralisme. Le discours de Joschka Fischer va dans le bon sens.

L’E.E. : Vous sentez-vous proche du combat de José Bové contre la « MacDomination » ? La « culture » américaine ne menace-t-elle pas la diversité culturelle de notre continent ?

M.H. : José Bové a certainement des idées valables.

L’E.E. : Comment vous situez-vous par rapport à l’autre mouvement régionaliste, le M.R.A. de Robert Spieler ?

M.H. : Comme déjà dit, nous sommes un parti autonomiste ET LE SEUL EN ALSACE. L’essentiel nous sépare des autres.

L’E.E. : L’U.P.A. / E.V.U. a-t-elle des contacts avec d’autres associations régionalistes françaises et/ou européennes ?

M.H. : Nous avons des bons contacts avec d’autres associations, mais si on comprenait que c’est avant tout un PROBLÈME POLITIQUE, et pas seulement culturel et linguistique, les résultats seraient autrement bons.

Il est clair que le jacobinisme, même régionalisé, restera toujours le jacobinisme. Ce système veut qu’on applique des politiques identiques à des situations différentes.

• Propos recueillis par Maximilien Malirois.

• Paru dans L’Esprit européen, n° 7, automne – hiver 2001 – 2002.