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Voyage du regard par Pierre LE VIGAN

13 avril 2014

Madame, Mademoiselle, Monsieur, Chers Amis et Lecteurs du site,

Quelques lecteurs ont demandé à votre site préféré pourquoi depuis quelques semaines, ils ne lisaient plus d’articles de Georges Feltin-Tracol. Notre rédacteur en chef adulé est en train de corriger les épreuves d’un prochain ouvrage qui devrait paraître cet été et il écrit un essai politique. Son temps n’étant pas extensible, il a décidé de se rendre disponible pour ces deux travaux. Son retour est prévu pour la fin – mai ou début juin.

Rappel utile. Le n° 35 de mars – avril 2014 de Synthèse nationale vient de sortir. Il est consacré au « Gender : quand le lobby L.G.B.T. nie la biologie », 12 € l’exemplaire ou un abonnement simple de 50 € (pour 6 numéros) ou de soutien 100 €, à adresser à Synthèse nationale, 116, rue de Charenton 75012 Paris, chèque à l’ordre de Synthèse nationale.

Très bonnes lectures !

La rédaction d’Europe Maxima

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Régis Debray, c’est l’homme du regard. On sait qu’il a été très marqué par une jeunesse cinéphilique, de Godard à Chris Marker. Comme il le remarque, l’image provoque une émotion plus seconde que le chant, que la musique, que la parole. On a moins vite les larmes aux yeux en regardant un Vermeer qu’en écoutant Ferrat chanter Je pense à toi Desnos. Les images nécessitent une éducation.

C’est pourquoi quand Régis Debray traque les images, le plaisir de les comprendre s’ajoute au plaisir de les voir. Cela va de « l’ancien Orient de notre âme », de l’Inde à l’Indochine, devenu un nouvel Occident, à l’exposition de Jean Clair à Venise en 1995, en passant par les funérailles de Diana, qui était une image, devant Elisabeth II immobile, qui est un tableau.

Régis Debray propose aussi une image du gothique pop, qui est une synthèse et une invention anglaise. Ce livre illustré est une visite du musée intérieur de Régis Debray, riche d’enseignements sur ce qu’Aragon, dans Le Paysan de Paris, appelait le « stupéfiant image ».

Pierre Le Vigan

• Régis Debray, Le stupéfiant image, Gallimard, 2013, 394 p., 30 €.

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De la question slave (Ukraine, Russie, Europe centrale) (entretien avec Yves Bataille)

13 avril 2014

Yves Bataille est une des figures marquantes de la mouvance pan-européenne et eurasienne. Géopolitologue, spécialiste des Balkans et notamment de la Serbie. Pour lire quelques articles de Yves Bataille : « L’Ukraine sur le grand échiquier (2004) » (http://evrazia.info/article/2104), « France : le syndrome serbe ? (2005) » (http://evrazia.info/article/2737), « La Chine et la prochaine guerre (2006) » (http://evrazia.info/article/2847) et  « La guerre commence au Kossovo (2008) » (http://www.toutsaufsarkozy.com/cc/article01/EkpFkZEApVfDEOFwja.shtml).

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Dissonance : Yves Bataille, bonjour, pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaissent pas ?

Yves Bataille : Mon profil : Fils de magistrat et petit-fils d’officier ayant traîné le sabre du Tonkin à la Cilicie et de Madagascar à la Guyane en passant par le Sénégal et le Bénin, je tiens peut-être de ce dernier l’attrait des grands espaces. Descendants d’artisans catalans qui, sous Louis XIV, construisirent les défenses de Vauban sur la frontière espagnole au temps du rattachement du Roussillon à la France, les Bataille ont aussi un lien avec les Cardi de Sansonnetti, noblesse corse ralliée à la France avant même que la Corse ne devienne française. Par la famille de mon père, magistrat en Algérie puis en « Métropole », je suis un descendant du général Mouton Duvernay, député royaliste de la Haute-Loire rallié à Napoléon pendant les « Cent-Jours » et fusillé sous Louis XVIII, et du général La Fayette qui fut à l’origine de la création des États-Unis. Je suis un Français qui a passé sa prime enfance en Grande Kabylie et a fréquenté un temps le collège de Jésuites de Notre-Dame d’Afrique d’Alger. Un Français du dehors donc – ce qui explique le nationalisme – qui a toujours gardé le lien avec la Mère Patrie même lorsque celle-ci le décevait profondément. Nationaliste du Limes et internationaliste radical à la fois, j’ai épousé une Serbe et la Cause serbe au début de la guerre contre la République fédérale de Yougoslavie, une guerre vue de très près. J’ai fait serment sur son lit de mort à Paris au colonel Tranié, fils du général Tranié, héros du front de Salonique, de me battre toujours du côté des Serbes attaqués par Moloch. Formé aux universités françaises à l’histoire, à la géopolitique et à la communication, je me définis comme un nationaliste-révolutionnaire de profession, partisan d’une France libre dans une Europe indépendante intégrant la Russie et d’un Franc-Canada (Québec et Acadie) lui aussi libre et indépendant. Je suis en définitive un « nationaliste sans frontières » entretenant des relations de combat avec tous ceux qui, dans l’espace européen et américain, poursuivent le même but. Dans ce cadre, j’ai eu la chance de rencontrer Philippe Rossillon, compagnon secret du Général de Gaulle, qui fut l’organisateur de l’opération « Vive le Québec libre ! », de m’entretenir dans les Balkans avec les héros serbes Radovan Karadzic et Vojislav Seselj, de trinquer en Transnistrie avec le président Igor Smirnov, de partager le pain dans le Caucase avec le général Vardan Balayan, libérateur du Haut-Karabakh. Mon objectif, avec tous ceux qui vont dans la même direction, est clair, c’est la libération nationale et sociale des peuples et des nations de la domination étatsunienne et l’unification géopolitique du Grand Continent eurasiatique, autrement dit de la Grande Europe de l’Atlantique au Pacifique. Il faudra faire aussi la jonction avec la « Presqu’Amérique »… Vous m’avez posé une question et j’y ai répondu.

Dissonance : Vous êtes un expert de la Serbie, après l’intervalle « Démembrement de la Yougoslavie (1990 – 1996) », l’intervalle « Démembrement de la Serbie (1999 – 2008) », quelle est selon vous la prochaine « étape » ?

Y.B. : Il existe des plans pour poursuivre le morcellement de la Serbie jusqu’à l’absurde. Dans le chef-lieu du Sandjak de Novi Pazar que les Serbes appellent « Raska » (la Rascie) où Serbes et musulmans sont en nombre égal, les États-Unis ont installé un « centre culturel américain » qui rappelle celui qu’ils avaient créé au Kossovo en 1998. Or Novi Pazar n’a pas besoin de centre culturel américain. Il n’y en a pas à Belgrade. Donc ce centre culturel, comme hier à Pristina, est là pour autre chose. En Rascie, les Américains poursuivent leur jeu qui consiste à pousser les musulmans contre les orthodoxes en soutenant une revendication séparatiste de rattachement territorial à la Bosnie.

En Voïvodine, la matrice de toutes les « révolutions de couleur », National Endowment for Democracy (N.E.D.) alimente un mouvement autonomiste. Dans ce grenier à blé du Nord où les Serbes sont majoritaires (65 % de Serbes, 14 % de Hongrois, 3 % de Slovaques et d’autres ethnies en petite quantité), les Américains appuient les minorités et spéculent sur la tendance de certains Serbes à se croire « supérieurs » à leurs frères du Sud n’ayant pas vécu jadis sous la coupe de l’Empire austro-hongrois. Ce mouvement peut être comparé au mouvement de la « Padanie » dans le Nord de l’Italie. En excitant des tendances centrifuges, les Américains visent à réduire encore la Serbie et à la ramener à la dimension de l’ancien Pachalik de Belgrade.

Dissonance : Pensez-vous que l’arrestation de Radovan Karadzic, et sans doute demain de Ratko Mladic, ait un effet bénéfique pour la Serbie (limite de la casse au Kossovo ou intégration plus rapide dans l’U.E. ?) ». Quelle est la probabilité que la Serbie intègre l’U.E. d’après vous ?

Y.B. : Les représentants de Bruxelles et de Washington qui prétendent dire ce qui est bon pour la Serbie et lui imposer leur loi sont très arrogants. Non seulement ils l’ont bombardée sans raison mais encore ils prétendent lui donner des ordres et lui faire la morale. En 1999, ils disaient que cette guerre était une « guerre du droit » et présentaient les bombardements comme des « bombardements humanitaires ». L’opinion en Europe a lâchement laissé faire ça. Pourtant la Serbie n’appartient ni aux États-Unis d’Amérique ni à l’Union européenne et il revient aux Serbes de défendre les intérêts de la Serbie et non à leurs agresseurs. Ces arrogants continuent les menaces et les pressions au nom de la démocratie et des droits de l’homme pour contraindre toujours plus un pouvoir pourtant installé par eux. C’est ainsi que même l’équipe pro-occidentale au pouvoir à Belgrade refuse le vol du Kossovo. La période dite de « transition démocratique », qui a commencé en 2000 avec le renversement de Slobodan Milosevic, a été une période d’intensif pillage économique. Avec les privatisations à outrance, l’Occident a fait main basse sur tout ce qui avait quelque valeur (grandes entreprises, sidérurgie, matières premières, systèmes de télécommunications). Aidé dans cette mise à sac par les ultra-libéraux des partis fabriqués dans les ambassades occidentales comme le G17 Plus.

Dans l’esprit du peuple serbe, les États-Unis et l’Union européenne, c’est la même chose, c’est l’« Ouest » (Zapad). Cet Occident historiquement coupable de la chute de Constantinople et qui veut imposer aujourd’hui « l’intégration euro-atlantique ». Cet Occident et ses nouvelles Croisades. Car la « diplomatie cœrcitive » de Madeleine Albright, le « devoir d’ingérence » de Bernard Kouchner, les embargos commerciaux de l’Union européenne, les crimes des séparatistes, les mercenaires étrangers, les sanglants bombardements de l’O.T.A.N. sont encore en mémoire. Par tradition depuis la geste épique du Haut Moyen Âge, les Serbes sont le peuple qui a la mémoire la plus longue. Le Tribunal de La Haye, le T.P.I.Y., est assimilé à une nouvelle Inquisition chargée de continuer la guerre par d’ autres moyens. Les Serbes pensent que cela ne s’arrêtera jamais, à moins que la Russie… Le dit-tribunal n’a condamné que des Serbes, plusieurs chefs serbes sont mort dans la prison de Scheveningen et le passage à La Haye de Bosniaques musulmans et d’Albanais du Kossovo s’est révélé n’être que du cinéma. Qu’il s’agisse du terroriste albanais Ramuz Haradinaj ou de son collègue bosniaque Naser Oric, ces individus n’ont fait que de la figuration pour que l’on puisse donner le change avant de les relaxer. Haradinaj a fait tuer tous ses témoins et en conséquence le tribunal a estimé qu’il ne pouvait plus le juger. Le T.P.I.Y. n’a rien d’une juridiction indépendante comme il a essayé de le faire croire. C’est un tribunal de circonstance, financé en ses débuts par George Soros et des sociétés commerciales, un pseudo- tribunal qui a fait et continue de faire un procès politique de rituel anglo-saxon à des Serbes qui n’ont commis qu’un seul « crime », celui de résister à Moloch.

Vous m’avez posé la question sur Radovan Karadzic. Je l’ai rencontré en Bosnie. Il m’a reçu à Pale en 1995 et m’a même donné une médaille. J’ai pu parler longuement avec lui. C’est un personnage intègre, un pur. Il n’a jamais voulu le pouvoir pour le pouvoir comme la plupart des politiciens mais le pouvoir pour défendre son peuple agressé et menacé. Avoir osé défendre les siens et avoir résisté à ceux qui ont détruit la Yougoslavie et attaqué la Serbie, c’est ce que « nos démocraties » lui reprochent. Radovan Karadzic a été et demeure l’objet d’une diabolisation à l’anglo-saxonne, comme le général Mladic qui n’a fait que son devoir d’officier qui était de défendre son territoire et son peuple contre l’ agression étrangère. En se faisant livrer Karadzic par des traîtres et des kollabos, le « Sanhédrin » de La Haye n’a non seulement pas entamé sa popularité mais encore il en a fait une icône. La partie vaillante du peuple serbe pense qu’il faudra l’arracher des griffes de l’« Ogre ». Je salue au passage les militants du Mouvement Populaire 1389 qui manifestent chaque jour à Belgrade depuis l’annonce de son arrestation, des manifestations quotidiennes complètement passées sous silence par la presse occidentale.

Il est évident que l’arrestation et la livraison de Radovan Karadzic à La Haye ne changeront rien aux convictions des Serbes à son égard et que cela n’aura non plus pas d’effet sur l’adhésion à l’Union européenne. Cette adhésion, c’est Bruxelles qui la veut et de moins en moins de Serbes y sont favorables, d’autant plus que ceux que la Serbie profonde voit comme un club de malhonnêtes – pour ne pas dire de bandits – ont le culot d’émettre sans cesse des exigences insupportables. Pour imposer par la force leur mission EULEX après l’octroi illégal de l’indépendance à la minorité albanaise du Kossovo, Bruxelles s’est appuyée sur un document falsifié auquel il manquait les dix lignes les plus importantes de la résolution 1244, celles qui stipulent que le Kossovo autonome est et restera partie intégrante de la Serbie. Par cette mission l’Union européenne entend succéder à la MINUK des Nations unies qui est pour les Serbes un moindre mal car la mission de l’O.N.U. repose sur la résolution 1244 non expurgée. EULEX vise à fournir les cadres administratifs qui manquent à la Mafia albanaise. Mon avis est que la Serbie doit attendre qu’une autre Europe reposant sur d’autres valeurs et une autre politique se dessine et que la Russie devienne de plus en plus active. Cela n’empêche pas de continuer la Résistance, bien au contraire. Le dynamitage des deux barrages de la ligne de démarcation et les manifestations de Kosovska Mitrovica après la proclamation d’indépendance ont impressionné l’occupant et c’est ce qu’il fallait faire.

Dissonance : L’unilatéralisme totalitaire décrété en 1991 par l’Amérique semble être arrivé à son terme (perte générale d’influence de l’Empire, renaissance de grands espaces tels que l’Asie, l’Orient, l’Eurasie, l’Amérique latine…), pensez-vous que l’on doive s’en réjouir ?

Y.B. : L’unilatéralisme états-unien a été stimulé par l’implosion de l’Union Soviétique. Au début des années 1990 les Américains ont cru qu’ils pouvaient tout se permettre et que le monde leur appartenait. En 2003, dans Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzezinski a établi le programme : établir un cordon sanitaire autour de la Russie, la couper en trois morceaux et empêcher que ne se crée un bloc géopolitique européen contrebalançant la puissance étatsunienne. Les deux pays utilisés pour éviter ce cauchemar étaient la Pologne et l’Ukraine. Spéculant sur un abaissement irréversible de la Russie, les Américains se sont lancés dans les opérations de conquête que l’on sait, attaque de l’Irak en 1991 et 2003, démantèlement de la Yougoslavie et tentatives de prise de contrôle politique des anciennes républiques de l’Union Soviétique. Ils combattaient des musulmans au Proche-Orient tout en en soutenant d’autres dans les Balkans et le Caucase. Leur but était d’encercler la Russie et d’essayer de faire oublier leur soutien à Israël. Le 11 septembre 2001 et la « guerre à la terreur » contre l’épouvantail Ben Laden devaient faciliter la projection militaire en Afghanistan et en Irak. Mais les expéditions militaires ont provoqué des réactions et stimulé des résistances. La croisade des démocraties derrière la bannière étoilée s’est avérée être un fiasco. Des alliés ont jeté l’éponge en Irak, la guerre en Afghanistan s’est enlisée et la politique du « nation building » en Bosnie et au Kossovo a été un fiasco. Mieux, elle a permis à la Russie de damer le pion aux Américain en Géorgie et de rendre la monnaie de la pièce du Kossovo en reconnaissant l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. La conséquence, c’est que l’« ordre juridique international » sur lequel prétendaient se fonder les démocraties occidentales a été ruiné par ces mêmes démocraties. C’est tout à fait moral puisqu’elles l’interprétaient à leur façon. Le monde retourne donc à une affirmation bainvillienne des nations et des sphères d’influence.

Avec la dépréciation du dollar, l’implosion de la bulle financière, les syncopes d’une place boursière aussi emblématiques que Wall Street, se profile la fin du rêve de Projet pour le Nouveau Siècle Américain, le fameux « P.N.A.C. » des « néo-cons » . La perte de confiance chez les alliés va de pair avec l’affirmation de nouvelles puissances émergentes comme le Brésil, l’Inde, la Chine qui ont leur mot à dire. En Amérique latine, chasse gardée de l’Oncle Sam, Washington a une épine dans le pied au Venezuela, plantée par la « révolution bolivarienne » d’un Chavez qui parle au nom de tout le Cône sud et y provoque la contagion. Riche de son pétrole, Chavez peut défier le maître yankee et les peuples d’Amérique latine applaudissent.

La crise du capitalisme financier et de l’économie virtuelle détruit le mythe du progrès et de l’invincibilité de l’Occident américain au moins autant sinon plus que les échecs militaires en Irak et en Afghanistan. « L’empire est au bord de sa fin » explique Emmanuel Todd. Il n’est pas le seul. Aux États-Unis, les analystes Charles Kupchan, Thomas Fingar, Jim Lobe, Michael Lind et maints autres commentateurs pensent que c’est le début de la fin. Le modèle américaniste est discrédité, l’économie est en récession, le moral est atteint. Un certain Andrew Bacevich a sorti un best-seller intitulé The limits of Power. The End of American Exceptionalism. L’influence des États-Unis est en baisse. L’Amérique n’est plus l’avenir de l’humanité. On le savait mais maintenant de plus en plus de leaders d’opinion le disent. Bref, ce « colosse aux pieds d’argile », malgré ses sept cent soixante-et-une bases militaires à travers le monde et un budget défense dépassant ceux de tous les autres pays réunis semble devoir s’écrouler.

Donc peu importe qui gagne les présidentielles. En s’excitant sur cette mascarade comme si c’était l’acte fondateur du futur, la presse française montre où est sa Mecque. Que ce soit le démocrate Obama ou le républicain MacCain, cela n’a aucune importance et ne change rien à la suite des événements. C’est le système global – « global », ce mot maniaque des think tanks étatsuniens – qui est brutalement remis en cause. Comme les tours de Manhattan, la Nouvelle Carthage arrogante et belliciste est sur le point de s’écrouler. Que l’on ne compte pas sur la communication ou le marketing des sociétés de relations publiques pour inverser la tendance, un monde multipolaire est en train de surgir. Que l’on pense à tous les changements que cet ordre nouveau et l’affirmation d’un pôle géopolitique eurasiatique vont entraîner.

Dissonance : Comment situez-vous l’Europe dans cette logique de grands espaces et quelle devrait être son rôle au sein d’un monde multipolaire ?

Y.B. : Les têtes officielles de l’Europe, comme José Manuel Barroso ou Javier Solana, sont des agents américains. Venant souvent de la gauche, ils ont été lavés et recyclés par les services compétents pour devenir les petits toutous aboyants de l’Oncle Sam. Avec la crise, l’Europe de Bruxelles apparaît comme ce qu’elle est, un géant économique et un nain politique ligoté aux États-Unis. Depuis 1945, cette Europe, qui s’est élargie et est devenue l’Union européenne, a été volontairement maintenue dans un état de dépendance politique et militaire que dénonçait il y a quarante deux ans déjà le Général de Gaulle. Ne voulant pas subir la loi des Anglo-Saxons, ce conservateur révolutionnaire avait sorti la France du commandement militaire intégré de l’O.T.A.N. et démantelé les bases américaines. Les atlantistes prétendent que c’est le passé, mais la sortie de l’O.T.A.N. et le démantèlement des bases militaires U.S. sont au contraire l’avenir de l’Europe. Nos amis serbes pourront ainsi assister au démontage des bases américaines des entités fantoches, à la fin de Camp Bondsteel et de tous les Camp Monteith et autres Able Sentry. L’industrie d’armements européenne y gagnera. Les États européens qui auront le moins collaboré y gagneront. Le zèle des marionnettes de l’Amérique, de ces entités qui ont donné des boulevards à Clinton et à Bush sera sanctionné. Les juges d’aujourd’hui seront les accusés de demain. Pour avoir une idée de ce que sera cette Europe, il faut lire les écrits de Jean Thiriart en les replaçant dans le contexte de notre temps.

Dissonance : La Russie semble sortir d’une longue hibernation et se prépara à être un acteur de premier plan. Pensez-vous que ce pays a les moyens de surmonter les défis en cours (démographie, santé, provocations militaires occidentales, immigration chinoise très forte en Sibérie…) ? Comment jugez-vous globalement la nouvelle administration russe depuis 1999 ?

Y.B. : Il y a une grande différence avec la période Eltsine. Un pouvoir fort apte à la décision, une économie qui se porte mieux, une armée qui se reconstruit. Au dedans, le tandem Poutine – Medvedev fonctionne bien et a gagné en popularité, au dehors, la Russie est non seulement crainte et respectée mais encore elle est devenue un espoir pour tous ceux qui ne supportent plus l’hégémonie des États-Unis. La Russie est perçue comme la puissance susceptible de briser le monopole de Washington. Idéologiquement critiquable, le libéralisme étatique russe est un moyen pour développer une économie viable. La solution à terme étant un nouveau socialisme national de champ continental.

On peut espérer que les perspectives démographiques s’améliorent. Les mesures natalistes prises par Vladimir Poutine vont dans le bon sens. Elles devraient être renforcées. L’immigration chinoise en Sibérie correspond à un flux de main d’œuvre difficile à éviter. Il faut le contrôler. Les Occidentaux qui font mine de s’inquiéter d’un « péril jaune » en Sibérie feraient bien de balayer devant leur porte, eux qui se sont montrés incapables de résoudre la question de l’immigration chez eux. La crise systémique où nous sommes peut faciliter la résolution de ce problème et tarir les flux migratoires, ne serait-ce que si les « pays d’accueil » deviennent moins attractifs pour des raisons économiques.

L’agressivité de l’O.T.A.N. qui, depuis la fin de l’Union Soviétique, cherche à encercler la Russie de la Baltique aux « Balkans d’Eurasie » en passant par les rives de la Mer Noire, aura été finalement « un mal qui entraîne un bien ». Elle aura fait prendre conscience au Kremlin de la nécessité de se doter de moyens de défense à la hauteur des nouveaux défis et de nouer de nouvelles alliances. Les associations comme l’Organisation de Coopération de Shanghai (O.C.S.) ou Brésil – Russie – Inde – Chine (B.R.I.C.) s’inscrivent dans cette perspective. Il était temps de contre-attaquer à ce niveau car la Russie a perdu du temps et des opportunités en particulier dans les Balkans avec la Serbie trahie sous Eltsine et mal soutenue sous Poutine jusqu’à l’affaire récente du Kossovo. Le Kossovo semble avoir été l’ électrochoc d’une Russie restée trop longtemps passive et qui commettait l’erreur de se cantonner à la diplomatie. Les Occidentaux ont longtemps pris cela pour de la faiblesse jusqu’au réveil estival de l’« Ours Russe » en Géorgie. Une réaction liée à l’affaire du Kossovo. « Quand je dis “ Kossovo ”, je pense “ Caucase ” » déclarait Poutine le 31 janvier 2006.

Dissonance : La grand bouleversement du prochain siècle sera probablement double : leadership mondial, économique asiatique (chinois ?) et explosion démographique du monde musulman. Comment estimez-vous compatible / incompatible ces deux éléments ?

Y.B. : La Chine est un monde et se considère comme le centre de la planète. Cela a toujours été ainsi et c’est la signification du terme « Empire du Milieu ». À Pékin, j’ai demandé à des dirigeants chinois des instances suprêmes du Parti et de l’État ce qu’ils voulaient. La réponse a été claire. Nous voulons, m’ont-ils répondu, dépasser le Japon et devenir la puissance prépondérante en Asie. Ils veulent récupérer Taïwan. Ils m’ont dit aussi souhaiter une Europe plus forte et moins dépendante des États-Unis. Ils ont une certaine fascination pour l’Allemagne qui travaille fort et est disciplinée. Les Français sont sympathiques mais peu efficaces. Les Arabes ne sont jamais à l’heure. Les Anglo-Américains sont les continuateurs des guerres de l’opium. On peut s’entendre avec les Russes. L’Organisation de Coopération de Shanghai est une sécurité pour les deux. Voilà, en résumé, comment ils voient le monde.

On a beaucoup glosé sur le nombre de Chinois, prétendu qu’ils allaient se répandre dans l’univers. La Chine n’est pas un long fleuve tranquille. Sa population d’un milliard trois cent millions d’hommes à ce que l’on dit – personne n’a vérifié mais ce qui est sûr c’est qu’ils sont nombreux… – lui pose de gros problèmes. Démographes et prévisionnistes estiment que le nombre de Chinois devrait chuter aux alentours de 2030. Ses cinquante-trois ethnies – il n’y a pas que le groupe majoritaire Han, la superficie des régions séparatistes ethniques et religieuses convoitées comme le Tibet, le Xin Kiang et la Mandchourie, le fait que la majorité des Chinois soient concentrés dans la partie Est du pays, tout cela nécessite le maintien d’une direction politique forte, une augmentation quantitative et qualitative du budget de la Défense et une industrialisation qui ne soit pas limitée aux seules régions côtières du Pacifique. Avec tous ces problèmes, dont un développement trop rapide et polluant n’est pas l’un des moindres, la Chine a d’autres chats à fouetter que de se lancer dans une aventure extérieure. La question la plus importante pour elle étant maintenant d’avoir accès aux énormes sources d’énergie nécessaires à son développement. Ces dernières se trouvent au Proche-Orient et en Afrique.

Pour ce qui est de l’expansion démographique du monde musulman, elle est là aussi d’abord un problème pour ce monde musulman qui est, par ailleurs, loin d’être homogène. Les musulmans se tournent tous vers La Mecque pour prier et se soumettent aux règles du Coran, mais ces musulmans sont très différents. Il faut tenir compte des oppositions entre sunnites et chiites, ne pas confondre l’islam avec l’intégrisme wahhabite qui vient d’Arabie Saoudite, savoir que les Arabes, qui contrôlent les principaux lieux saints de l’islam, sont minoritaires dans l’Oumma. La majorité est faite d’autres ethnies, d’Indonésiens, de Pakistanais, de Malais, de Perses, de Turcs. Même s’ils se tournent vers La Mecque les musulmans de Russie ont aussi leurs particularités et l’on trouve chez beaucoup de musulmans une compréhension et une sympathie envers un monde orthodoxe qui n’est pas sans points de ressemblance avec l’islam. Donc il ne faut pas se faire d’ennemis dans le monde musulman sous prétexte que certains s’y comportent mal. La direction russe l’a compris, qui a fait entrer la Fédération dans l’Organisation de la Conférence islamique (O.C.I.), collabore avec les musulmans du dedans et tend la main aux musulmans du dehors, entretenant de bonnes relations avec les pays les plus importants de l’Islam, la Turquie, l’Iran, l’Indonésie, le Pakistan et même l’Arabie Saoudite.

Dissonance : La France (aux commandes de l’U.E.), et son tandem Sarközy-Fillon, semble jouer sur un rapprochement très fort et avec la Russie et avec l’Amérique. Jugez-vous cette double orientation crédible, et quel est d’après vous son sens profond ?

Y.B. : « Sarközy l’Américain », comme il s’est qualifié avant son élection, incarne une France amnésique, déboussolée, affaiblie par le capitalisme financier, la démocratie libérale, l’ingérence étrangère et une immigration colonisation de peuplement porteuse de conflits. À la fiche des ministres, le gouvernement Sarközy-Fillon n’est pas le gouvernement de la France mais un gouvernement de l’étranger. Comme Iouchtchenko en Ukraine, Sarközy a été élu avec l’aide des Américains. La sous-secrétaire d’État U.S., Karen Huyghes, l’a publiquement reconnu il y a un an avant d’être licenciée, comme l’Anglais Gordon Brown et le Turc Erdogan, Sarközy a fait partie d’un « programme ». On sait que sa campagne électorale a été élaborée par Boston Consulting Group, les sondages favorables étaient distillés dans la presse par OpinionWay et les résultats du ministère de l’intérieur, avant publication officielle, étaient filtrés par Level 3 Communications, une société basée à Denver au Colorado. Il faut se souvenir de ce qu’avait dit la secrétaire d’État Condoleeza Rice au début 2003 après le refus du précédent gouvernement Chirac – de Villepin de participer à la guerre américaine contre l’Irak : « Nous allons punir la France, ignorer l’Allemagne et pardonner à la Russie. » Le pardon à la Russie était hypocrite. Dans cette période de l’après – 11 septembre 2001, les États-Unis faisaient semblant de croire à la participation de la Russie à la « guerre à la terreur ». Et avaient besoin de Moscou pour alimenter via la Russie leur corps expéditionnaire à Kaboul. En revanche, ils en voulaient vivement à la France jusqu’à faire vider les bouteilles de vin français dans les caniveaux et à rebaptiser leurs French fries « Freedom fries ». C’était l’époque où l’on évoquait la possibilité d’un axe Paris – Berlin – Moscou, un axe que Washington voulait à tout prix empêcher de voir naître pour les raisons décrites par Zbigniew Brzezinski.

Toujours est-il que Sarközy, aussi mauvais soit-il, est autant conduit par la France qu’il la conduit. Malgré ses allégeances atlantistes, malgré l’influence négative des lobbies, Sarközy dispose d’un véhicule soumis à une réalité géographique, à une constante historique et à des pesanteurs sociologiques, qui s’appelle la nation française. Superficiel mais doué pour la communication, l’individu est opportuniste et peut très bien, s’il le juge conforme à son intérêt, changer de discours politique. On l’a vu dans l’affaire géorgienne où, à l’opposé de l’activisme forcené d’un Kouchner (aussi russophobe qu’il est serbophobe et sans doute aussi francophobe) en faveur de Saakachvili, le président de la France, président en exercice de l’Union européenne, a arrondi les angles avec la Russie au grand dam de la Grande-Bretagne, de la Pologne et des Pays baltes. Sans doute les considérations énergétiques jouent-elles un rôle dans ce comportement mais elles n’expliquent pas tout. Malgré son penchant américaniste, Sarközy se rend bien compte, lui aussi, du déclin étatsunien, il connaît l’impopularité de Washington dans le monde et, sur un plan psychologique, c’est quelqu’un qui est impressionné par la force. Or aujourd’hui la force déclinante ce sont les États-Unis et la force montante, encore plus visible depuis la contre-attaque russe en Géorgie, c’est la Russie. L’Europe est entre les deux, géographiquement plus proche de la Russie que des États-Unis, et la France n’a pas fini de subir l’héritage des idées-force gaulliennes. Sarközy, malgré sa fascination pour Bush, n’a pas été très bien traité par la presse anglo-saxonne qui le caricature en petit Napoléon à talonnettes et se moque de lui. En revanche il a été correctement accueilli par les dirigeants et la presse russes. Tout cela explique la déclaration de Sarközy au World Policy Center de l’I.F.R.I. à Évian début octobre en présence de Dmitri Medvedev, à savoir la désignation publique de la Géorgie de Saakachvili comme l’agresseur.

Dissonance : Le Pentagone semble vouloir aspirer l’Ukraine dans l’O.T.A.N. (après l’échec géorgien) et installer sa flotte dans la Mer Noire. Ajouté aux remous politiques en cours et aux échéances électorales proches en Ukraine, peut-on imaginer un « conflit » dans ce pays et une scission en deux ou trois entités, à la manière yougoslave ?

Y.B. : L’Ukraine me fait penser au Liban et à la Yougoslavie à la veille de leurs guerres civiles. On présentait ces deux derniers pays comme des modèles de cohabitation et de fraternité entre ethnies et religions et puis on sait ce qui s’est passé. On ne peut donc pas exclure un morcellement de l’Ukraine à la faveur d’une crise plus grave que les autres. Mais l’intérêt de la Russie n’est pas de faire éclater ce pays mais de voir accéder au pouvoir une direction politique qui ne soit pas hostile, c’est-à-dire qui ne fasse pas adhérer l’Ukraine à l’O.T.A.N. Car plus que pour la Géorgie une adhésion de l’Ukraine à l’O.T.A.N. serait un casus belli pour la Russie et pour s’en convaincre il suffit de regarder une carte. La Mer Noire deviendrait un lac de l’O.T.A.N.

L’Ukraine dans l’O.T.A.N., ce serait le départ obligatoire de la flotte russe de Crimée. À ce moment-là, nous aurions les mouvements suivants : sécession immédiate de la Crimée majoritairement russe et qui a manifesté massivement contre l’O.T.A.N. ces derniers mois. Sécession de l’Est de l’Ukraine, des régions de Karkhov et de Donetsk. Sécession de la côte autour du port d’Odessa. La jonction serait établie avec le Pridnestrovie, cette bande de territoire « russophone » appartenant aux « conflits gelés », qui longe le Dniestr sur quatre cents kilomètres et qui, sous le nom connu de Transnistrie, trace la frontière avec les pays roumains. Kiev pourrait se trouver dans la situation de Belgrade avec un territoire réduit et des entités qui lui échappent. On peut même imaginer que la région de Lvov (Lviv) se tourne vers la Pologne. Ce serait tout le plan des Brzezinski qui volerait en éclat. Ce plan soutenu par Soros et les fondations pour la « révolution orange » ne visait pas simplement à installer un pouvoir anti-russe à Kiev, il visait aussi à souder l’Ukraine à la Pologne pour en faire un puissant cheval de Troie occidental contre la Russie. Et contrebalancer le « couple franco-allemand » jugé peu sûr et en permanence suspecté de loucher sur la Russie.

Dissonance : Pourriez-vous conseiller aux lecteurs cinq ouvrages clefs à lire, cinq sites – blogues à consulter ?

Y.B. : Les livres que j’apporterais sur une île déserte ?

Le fil de l’épée de Charles de Gaulle, le Traité de sociologie générale de Vilfredo Pareto, Le viol des foules par la propagande politique de Serge Tchakotine, les Réflexions sur la violence de Georges Sorel et Les conséquences politiques de la paix de Jacques Bainville.

Pour les sites français, je consulte fréquemment : dedefensa, Réseau voltaire, Zebrastationpolaire, Toutsaufsarkozy, Dissonance.

Dissonance : Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Y.B. : Allons plus loin et parlons de la Révolution européenne. Dans une seconde phase, il faudra songer à donner consistance à cet axe Paris – Berlin – Moscou déjà évoqué. Avant d’en arriver là, il apparaît absolument nécessaire que se constitue avec la Russie une Centrale internationale destinée à populariser dans les cercles influents l’idée d’un « Bloc géopolitique paneuropéen » et à impulser dans tous les pays un mouvement d’avant-garde pour la libération nationale et l’unification de l’Europe. Il est évident que je ne parle pas ici de la petite Europe institutionnelle de l’Atlantique à la Mer Noire, qui n’est qu’une colonie américaine, mais de cette Grande Europe dont le cœur se trouve, au propre comme au figuré, en Russie et qui s’étend géographiquement de l’Atlantique au Pacifique, ou pour reprendre la formule de Jean Thiriart, de Vladivostok à Reykjavik. Dans cette attente, dans toute l’Europe résistante, nos camarades et amis suivent avec le plus grand intérêt le développement des forces qui ont déjà à leur actif le fait d’avoir fourni un cadre géopolitique conceptuel à la direction de la Russie. Ces forces doivent aller plus loin et mettre sur pied avec d’autres les structures d’un nouveau Komintern adapté aux défis des temps actuels.

Dissonance : Merci Yves Bataille d’avoir accepté de répondre aux questions d’Alexandre Latsa.

• D’abord mis en ligne sur Dissonance, le 15 novembre 2008, et repris par Agora Vox, puis ensuite par Vox N.-R., le 26 février 2014.

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